Pourquoi protéger
l’embryon humain ?
L’embryon
humain fait aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises. De la part des
chercheurs d’abord. La possibilité d’en prélever les précieuses cellules
souches susceptibles de se différencier en n’importe quel type de cellule
offre des perspectives encourageantes, quoique lointaines, pour le traitement de
maladies comme le diabète et la sclérose en plaques. De la part de centres de
recherche ensuite, toujours en quête de nouvelles sources de financement. De la
part de sociétés pharmaceutiques enfin, pour qui les recherches sur les
cellules souches peuvent déboucher sur de nouvelles sources de profit.
Ces
objectifs, le soulagement des souffrances, l’avancement de la science et le
profit mesuré sont parfaitement légitimes. Mais à condition qu’ils soient
poursuivis dans le respect de la dignité de l’homme et contribuent au bien de
l’humanité toute entière, sans exception. Il faut dès lors que les moyens
mis en œuvre pour atteindre ces fins soient conformes aux droits fondamentaux
des êtres humains et moralement acceptables.
C’est
ici que se pose la question du statut éthique de l’embryon humain, de sa
dignité et des droits qui y sont attachés, en particulier le respect de son
intégrité physique et de sa vie.
Sur
le plan biologique, l’embryon humain est le résultat de la rencontre d’un
ovule et d’un spermatozoïde. L’ovule fécondé possède, en lui-même, la
capacité réelle – dans des circonstances favorables – de se développer en
un fœtus (huit semaines après la fécondation), en un nouveau-né, en un
individu humain adulte. Dès la fécondation, l’embryon est un corps humain
individué en qui est inscrite, de par sa structure organisationnelle, la
possibilité réelle de se transformer, de manière continue, en un être humain
adulte qui est incontestablement une personne et possède, en soi, une dignité
inaliénable.
Certains
(philosophes ou médecins) prétendent que la dignité qui s’attache à une
personne n’existe que si elle est reconnue par les autres
membres de la communauté humaine [1].
Ceci implique que si cette reconnaissance fait défaut, en particulier sous la
forme d’un « projet parental », l’embryon ne possède pas de
statut éthique que j’appelerai «fort» et n’est plus une «fin en soi»,
selon l’expression d’Emmanuel Kant. Il devient alors légitime de s’en
servir comme un pur moyen en vue de fins scientifiques et thérapeutiques (sans
pour autant que l’embryon se réduise, en vertu de son appartenance à l’ «ordre
humain», à du simple «matériel biologique»). Selon cette position, la dignité de l’embryon, et de l’être
humain en général, dépend d’une reconnaissance extérieure, relative à un
consensus présent dans une communauté humaine à une époque donnée. Cette
position mène tout droit à une forme de relativisme éthique. Pour le
relativiste, il n’y a plus aucun sens à prétendre que, par exemple, le pater
familias romain avait moralement tort d’ «exposer» (de laisser
mourir) son enfant nouveau-né handicapé puisque, la reconnaissance parentale
faisant défaut, cet enfant ne possèdait pas le droit à la vie.
Arthur
Koestler se disait frappé par le contraste, dans l’histoire de l’humanité,
entre les avancées spectaculaires des sciences et des techniques et l’absence
de progrès dans le domaine de l’éthique. S’il est vrai que nous pouvons à
juste titre nous demander si nous sommes, dans les faits, globalement meilleurs
que nos ancêtres, nous constatons malgré tout qu’il y a eu progrès au
niveau de l’adhésion par la communauté humaine à des principes éthiques
objectifs. Dans l’histoire, le statut de personne humaine a été
progressivement étendu à des ensembles de plus en plus larges d’individus
humains. (Il fut un temps, en Occident, où les noirs et les indiens n’étaient
pas reconnus comme des personnes ; s’ensuit-il qu’ils ne l’étaient
pas et que les occidentaux avaient, à l’époque, raison ?). La Déclaration
universelle des droits de l’homme proclame que chaque être humain bénéficie
des mêmes droits, en particulier des droits à la vie et à l’intégrité
physique (la «sûreté de sa personne»), et ce de façon égalitaire, indépendamment
de leur race, leur sexe, leur religion, leur fortune, ou de toute autre
situation, en ce y compris leur état de santé ou de handicap.
Affirmer
que l’embryon humain, corps humain vivant, à l’origine de toute personne
adulte, possède par «transfert»[2]
certains droits attachés à la personne humaine adulte comme le droit
fondamental à la vie et à l’intégrité physique, c’est s’inscrire résolument
dans la dynamique du progrès éthique de l’humanité. Il en découle que
l’embryon humain ne peut, en aucun cas, être utilisé seulement comme un
moyen dans des expériences et des manipulations qui portent atteinte à sa
dignité humaine intrinsèque[3]. A fortiori, la création
d’embryons humains uniquement pour la recherche, ce qui reviendrait à les
traiter comme de simples objets, ne saurait être tolérée[4].
Michel
Ghins
Professeur à
l’Université catholique de Louvain.
[1] Voir “L’utilisation des cellules souches humaines
dans la recherche et leur application à la thérapeutique” Point de vue de
l’UCL. Revue Louvain, octobre 2002, p. 34.
2 Voir Axel Kahn, Et l’homme dans tout ça ?, NiL
éditions 2000, p. 70.
3 Des alternatives de recherche, également prometteuses
bien que plus coûteuses, sur des cellules souches adultes existent.
4 Ajoutons
que la création d’embryons nécessite la stimulation des femmes pour obtenir
des ovules, ce qui peut porter préjudice à la dignité de celles-ci.
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[1]
Voir “L’utilisation des cellules souches humaines dans la recherche et
leur application à la thérapeutique” Point de vue de l’UCL. Revue Louvain,
octobre 2002, p. 34.
[2]
Voir Axel Kahn, Et l’homme dans tout ça ?, NiL éditions 2000, p.
70.
[3]
Des alternatives de recherche, également prometteuses bien que plus coûteuses,
sur des cellules souches adultes existent.
[4]
Ajoutons que la création d’embryons nécessite la stimulation des femmes
pour obtenir des ovules, ce qui peut porter préjudice à la dignité de
celles-ci.