Congrès International “Conceiving the Embryo”, Bruxelles, 19-20 octobre 2002.

 

 

Le commencement de la personne humaine:

l’individu biologique et l’existence personnelle.

 

Bruxelles, 20 octobre 2002

 

Gonzalo Miranda, L.C.

Doyen de la Faculté de Bioéthique

Athénée Pontifical Regina Apostolorum, Rome

 

 

Introduction

 

Il y a quelques temps, on était témoin de la douleur que certains parents pouvaient expérimenter lors de la perte subite d’un de leurs enfants nouveau-né. Comme si elle ne pouvait pas accepter la perte d’un de ses deux jumeaux de 5 mois, la mère continuait à préparer deux biberons, et observait le berceau vide quand l’autre pleurait la nuit.

            C’est l’expérience de l’absence, un vide qui nait de l’expérience de la présence.

 

L’expérience d’une présence personnelle

 

            Les parents qui perdent un enfant expérimentent l’absence d’une personne, et pas seulement d’une vie: il s’est établie une relation inter-personnelle avec cette créature, bien que celle-ci ne sache pas encore parler, et qu’elle ne puisse pas non plus correspondre pleinement et consciemment à cette dynamique relationnelle.

            Une jeune femme qui avait perdu son enfant peu de temps après le début de sa grossesse, m’a dit qu’elle avait ressenti profondément cette perte, et qu’il lui avait couté d’en faire le deuil, comme s’il s’agissait d’un enfant plus grand.

            Le docteur Giuseppe Noia, gynécologue à l’hopital Gemelli, de l’Université Catholique du Sacré Coeur à Rome, a étudié en profondeur ce phénomène. Ses analyses l’ont amené à cette conclusion: le point le plus important dans l’expérience de la maternité est de se demander  s’ “il est présent ou non?” Pendant l’examen de grossesse, tout change si la réponse est positive ou négative: Si elle est enceinte, lui (ou elle) est là. Et tout est différent à partir de ce moment-là: elle sait que dans son ventre elle porte une nouvelle vie, qui est née d’elle, qui est différente de la sienne, qui n’existait pas il y a quelques jours, qui maintenant est. Elle sait que si tout se passe bien et qu’elle respecte cette vie, elle continuera d’exister et de grandir pendant quelques mois, et après elle l’a tiendra dans ses bras et lui donnera un nom (c’est souvent que l’on donne un nom avant la naissance). C’est “lui” ou “elle”.

            Un bon moment s’écoule avant que l’on puisse certifier l’état de grossesse. Si on pouvait quelque fois le savoir le jour suivant la fécondation, l’expérience serait exactement la meme: “il est là”. Son existence a commencé et se poursuivra sans interruption jusqu’à …peut-etre 80 ans. Mieux encore, on pourrait éventuellement déjà savoir 1 jour après si c’est “lui” ou “elle”. Tout son patrimoine génétique est déjà configuré, y compris son identité sexuelle.


 

Les données de l’embryologie

 

            Dans un récent débat radiophonique, Maurizio Mori - expert en matière de “bioéthique laique”- a protesté quand j’ai dit qu’en utilisant des embryons pour obtenir des “cellules-mères”, on sacrifiait certains etres-humains pour en favoriser d’autres; il disait que l’Eglise avait toujours cette manie de s’opposer à la science, comme dans le cas Galilée. Il a fallu alors l’éclairer sur le fait qu’en réalité, ici, il s’agissait justement du contraire: on prend en compte les données de la science actuelle, et spécialement de l’embryologie contemporaine, et on en tire des conclusions de manière cohérente.

            Dans un autre débat télévisé, le Docteur Antinori, défendant la fécondation in-vitro, a affirmé qu’il ne voyait pas pourquoi nous continuions à discuter sur le problème de la légalité de la congélation des embryons, étant donné que, jusqu’à un point déterminé du développement_le fameux jour du dixième quart_il ne s’agit que d’un “amas de cellules”, qui ne forment meme pas un individu. A cela je lui ai répondu -ce qui l’a profondément agacé- que cette affirmation n’était pas scientifique. Et c’est vrai!

            Qu’est-ce que c’est qu’un individu vivant, selon la science? C’est un “système organique vivant”; c’est-à-dire, une réalité dans laquelle les divers composants configurent une unité totalisatrice, un tout dans lequel chaque élément est et se comporte comme partie, en lien avec les autres éléments, dans la constitution d’une structure signifiante -biologiquement signifiante. Je suis un individu vivant parce que, quoique formé de millions de cellules, chacune d’elle est et se comporte comme faisant partie d’un ensemble avec lequel elle forme une structure et est fonctionnellement mise en rapport.

            L’embryologie actuelle nous montre que cette réalité se vérifie dès l’état de zygote, immédiatement après le processus que nous appellons “fécondation” .

            Cela pourrait nous aider à comprendre si nous comparions la réalité de l’embryon à un tas d’amibes. Certains disent, comme l’affirmait le docteur Antinori, que l’embryon -pré-embryon selon eux- n’est qu’un tas de cellules omnipotentes et indifférenciées, qui ne constituent pas une réalité individuelle, mais que chacune est indépendante des autres; elles se retrouvent seulement ensemble, dès qu’elles sont toutes enfermées dans la meme zone qui entoure l’embryon dans la première phase de son développement.

            Cependant, l’embryologie nous montre que, dès le début, les cellules embryonnaires rentrent en relation mutuelle étroite, une relation structurelle et dynamique. Le fameux Docteur Jérome Lejeune -qui a découvert la cause génétique du mongolisme- explique que l’embryon passe par un état de 3 cellules. On n’est pas vraiment sure que la cellule passe de deux à quatre…mais on pense plutot qu’il y a un moment pendant lequel une seule des deux cellules initiales se divise en deux; jusque-là on pourrait dire qu’il s’agit simplement d’un contre-temps dans le processus de la multiplication cellulaire, mais en fait, les deux cellules résultant de la division d’une d’entre elles ne poursuivent pas leur processus d’autodivision tant que l’autre, la troisième, ne s’est pas encore divisée; alors, une fois qu’elles sont quatre, elles continuent leur processus de la mutliplication: 8, 16, 32, etc.

            J’ai parlé de ces données à une jeune biologiste italienne qui m’a dit qu’elle était très étonnée de n’avoir jamais lu cela nullepart et de n’avoir jamais observé cela dans ses expériences quotidiennes sur des embryons de rats (dont le développement initial est très similaire à celui de l’embryon humain.) Elle m’a dit: “Peut-etre est-ce parce qu’étant donnée l’heure à laquelle je fais la fécondation, je les laisse dans l’incubateur, et quand je reviens le jour suivant, je les vois déjà au stade de 8 cellules… Je vais changer les heures”. On en est resté là, et après quelques jours elle m’appelle au téléphone et me dit: “Je l’ai vu!”, “Qu’avez-vous vu?”, “l’embryon à trois cellules…Cela m’a attendrie”. Cela l’avait attendrie parce que elle avait “vu” que ce tas de cellules n’en était pas seulement un, qu’il s’agissait d’une réalité dans laquelle chaque cellule se comporte comme faisant partie d’un tout, entrant en relation avec les autres, et harmonisant ses dynamismes avec ceux des autres cellules et tout en fonction de tout. Si nous enfermions quelques amibes à l’intérieur d’une cellule, comme celle de l’embryon humain précoce, ces cellules seraient elles-memes interconnectées entre-elles, elles se toucheraient, mais ne se placeraient pas dans une relation dynamico-fonctionnelle comme les cellules de l’embryon ( ce serait un peu comme la relation qu’il y a entre les occupants d’un wagon de métro aux heures de pointe.) Dans leur processus d’autodivision, elles ne s’attendraient pas les unes les autres, elles n’harmoniseraient pas leurs processus vitaux et reproductifs.

            Le Docteur Lejeune a affirmé qu’il devait etre “probable qu’à ce moment précis il y ait un message qui passe d’une cellule aux deux autres et qui revienne après à la première.” Ces dernières années, l’embryologie a découvert qu’effectivement, les cellules embryonnaires communiquent entre elles à travers quelques microfibres et quelques ponts cytoplasmiques.

            On a découvert aussi que dès le moment de la fécondation, une énorme quantité de genes entrent en jeu de façon progressive et ordonnée, jusqu’à organiser le très complexe système vivant auquel ils appartiennent. Ils sont ce qu’on appelle des “genes réguliers”. Dans la mouche du fruit (la drosophylle) on a recensé environ 5000 genes responsables de l’organisation de ses 50 rares structures biologiques. On a démarqué quelques genes “positionneurs” qui forment des sortes de coordonnées spéciales grace auxquelles chaque cellule “sait” où elle doit se trouver, des genes “sélecteurs” qui, en fonction des coordonnées établies par les genes précédents, désignent le moment et le lieu dans lequel chaque cellule doit se positionner pour former des cellules d’un type déterminé; et quelques genes “structuraux” qui provoquent et régulent, consécutivement à l’action des genes précédents, le processus de différenciation cellulaire et l’assemblage des cellules d’un type déterminé en un tissu spécifique avec lequel se forme chacun des organes avec ses fonctions précises (grace à eux, les neurones se forment et s’unissent dans le cerveau et non dans les pieds!)

            La science actuelle, alors -et non la théologie ou la philosophie- nous montre qu’à partir du moment de la fécondation, nous sommes devant un système organisé vivant de l’espèce humaine, un individu humain.

 

Nier pour autoriser

 

Naturellement, il faudrait de plus considérer d’ autres aspects, tels que l’analyse des objections  contre le statut humain de l’embryon ou l’analyse philosophique qui amène à affirmer que tout être humain, pendant le stade embryonnaire également, est une personne humaine…

            Le temps ne le permet pas.  Je préfère de beaucoup réfléchir sur le phénomène de la négation de quelque chose de si « naturel », quelque chose qui paraîtrait « évident » : ce qui a commencé d’exister et grandit peu à peu dans le sein d’une femme, est un être humain.

            Personne ne nie que ce que porte une chatte dans son ventre sont des chatons ; personne ne devrait nier que ce que porte une femme dans son sein est un être humain… personne… à moins que cela ne convienne à quelqu’un de le dire…              

            Nous devons rappeler que nous, êtres humains, n’avons pas seulement raison et capacité pour connaître les choses comme elles sont ; nous avons aussi volonté, émotions ; nous avons des intérêts et nous pouvons orienter notre raison avec notre propre volonté, en fonction de ces intérêts.

            C’est un phénomène continuel dans l’histoire : on a nié le statut de personnes à des catégories précises d’êtres humains, en fonction de certaines convenances ; naturellement, il faut essayer de justifier cette négation. Vultenjus (1565-1634), le premier juriste qui a utilisé le mot « personne » dans un sens technique juridique, a écrit : « servus enim homo est, non persona. Homo naturae, persona iuris civilis vocabulum » : le serviteur, l’esclave, n’est pas une personne, bien qu’il soit un homme. De cette manière, l’esclave peut être exploité, étant donné qu’on a décidé qu’il n’est pas une personne.

            Quand Christophe Colomb est entré en contact pour la première fois avec les peuples indigènes des récentes découvertes « terres des Indes », il écrit dans son journal qu’ils étaient très aimables…Puis, quand les colons ont vu qu’ils pouvaient les exploiter, des discussions se sont déchaînées pour savoir s’il s’agissait bien de personnes dans le sens propre du terme, s’ils avaient une âme humaine, etc. Les plus grandes universités d’Europe sont intervenues dans les discussions…jusqu’à ce que Pablo III affirme qu’ils étaient bien enfants de Dieu, avec une âme spirituelle comme tout être humain, et qu’ils devaient être respectés comme tels.

            C’est ce qui se passe aujourd’hui : à partir du moment où l’on a légalisé l’avortement, puis donné libre court à la fécondation in vitro, la congélation des embryons, qu’on les a utilisés pour l’expérimentation, on a commencé a discuter librement sur l’identité humaine de l’embryon ; il était nécessaire de justifier tout cela en recourrant à mille stratégies intellectuelles, parmi lesquelles on a pu inventer le terme « pré-embryon ».

            Richard Neuhaus, un analyste connu nord-américain, dénonce ces mécanismes justificatifs de certains exposés de la bioéthique. Dans une intervention lors un congrès dédié à la réflexion sur les horreurs des expériences médicales nazies et leur éventuelle relation avec les problèmes actuels en rapport avec la vie, il s’est rappelé qu’un des procureurs, ayant poursuivis les nazis pour crimes de guerre, pendant le procès de Nüremberg, se demandait comment il était possible que quelqu’un puisse agir si sauvagement ; il dit alors : « Il n’y a qu’un pas à faire. Tu peux penser qu’il est impossible de le faire ; mais je t’assure que des personnes que je considérais comme des personnes décentes l’ont dit. Tu dois seulement décider si un groupe d’êtres humains a perdu ses droits humains ». Et Neuhaus commente : «  Il y a ceux qui disent que (la situation actuelle n’a rien à voir avec l’Holocauste parce que) après tout, ils tuaient des êtres réellement humains, des personnes qui l’étaient inévitablement, et pas uniquement potentiellement ou marginalement, mais des personnes réelles avec des droits réels… Et c’est justement là que se trouve la question. C’est le fit qu’ils aient nié quelque chose que nous, nous trouvons tout à fait évidente. De la même manière, en relation avec l’avortement, l’expérimentation fœtale et l’euthanasie, beaucoup nient aujourd’hui ce qu’une génération précédente, d’après ce qui paraît beaucoup d’américains d’aujourd’hui, considèrent comme indéniable ».

            Comme le dit l’auteur, la bioéthique s’est transformée dans beaucoup de cas en « Bureaux de demandes de permissions » de la science médicale et de la biologie contemporaine.

 

Conclusion

 

            Cependant, la bioéthique, comme toute branche de l’éthique, devrait s’occuper d’avantage de nous aider à prendre la pleine responsabilité de nos actes, pour promouvoir la dignité de tout etre humain et défendre spécialement les plus faibles. Et parmis eux aujourd’hui les non-nés, et plus encore ces etres humains miniatures que nous appelons embryons et que quelques-uns se plaisent à appeler pré-embryon. Ces etres qui se trouvent dans un état par lequel chacun de nous est passé. Aujourd’hui nous pouvons parler de ces choses parce que notre mère, quand elle a ressenti pour la première fois notre toute petite présence, a su la considérer comme la présence personnelle de quelqu’un qui « est là » et qui a su nous aimer et nous respecter.