Statut
filial et personnel de l’embryon humain : preuves par la biologie
Docteur
Philippe Anthonioz
Professeur
d’Histologie, Embryologie et Cytogénétique. Diplômé de Gynécologie médicale.
Centre
Hospitalo-Universitaire de TOURS (France)
Problématique
1. Le
nécessaire statut de tout être humain est ce qui le distingue du monde animal.
Etant donné qu’il n’y a pas et qu’on ne trouvera jamais de discontinuité
dans le développement de l’être humain dès son origine, c’est dès son
origine que tout être humain doit être défini par un statut qui lui soit spécifique.
Au stade embryonnaire précoce, en effet, rien ne distingue un embryon humain de
l’embryon d’un quelconque autre mammifère ou oiseau, par exemple.
Faute
de statut, il est de plus en plus fréquent qu’un être humain puisse
« être et ne pas naître ».[1]
2. La
première semaine de la vie humaine est sans aucun doute la plus cruciale de
toute notre existence. Elle correspond au temps de développement de l’embryon
qui va de la fécondation au début de la nidation. Un bref rappel de cette
embryologie des premières heures de l’Homme montre l’embryon dans la phase
la plus libre et la plus autonome de tout individu d’espèce humaine. La
preuve en est fournie par la manipulation in vitro de l’embryon pratiquée en
procréation artificielle.
On
s’est autorisé ces manipulations de la « chose embryonnaire », ce
qui a entraîné toutes les conséquences qu’on dit aujourd’hui « bioéthiques »,
pour deux groupes de raisons :
- d’une
part, parce qu’on accepte depuis plusieurs dizaines d’années le concept
dramatiquement erroné de « contraception intra-utérine » par des
moyens mécaniques (stérilets) et chimiques (pilule du lendemain, notamment)
qui réalisent en fait des avortements pré-implantatoires. Or, il convient de
rappeler 1) : que ce n’est pas la femme qui avorte mais le développement
de l’enfant ! 2) : que l’objectif final de ces méthodes est
d’ignorer l’existence de l’enfant-embryonnaire jusqu’à la fin présumée
du cycle, afin d’obtenir une hémorragie du 28e jour, sans qu’on
puisse dire si elle est menstruelle ou abortive[2] ;
- d’autre
part et par voie de conséquence, parce que l’embryon humain a été sorti de
sa mère par fécondation in vitro (FIV). Cette FIV, qui faisait suite
logiquement à l’insémination artificielle, appelait logiquement les suites
actuelles sacrificielles[3] :
tri embryonnaire, diagnostic préimplantatoire, embryons surnuméraires et
cellules souches embryonnaires, clonage dit « thérapeutique ».
On
assiste donc a une dissociation catastrophique entre sexualité et procréation
du côté des événements et, du côté des personnes, entre la femme (mère
potentielle) et l’enfant.
3. Cette
première semaine de la vie est cruciale parce qu’elle accumule tous les
enjeux qui mettent en cause la survie embryonnaire :
- enjeux
naturels : près de 50% des conceptions et des nidations échouent spontanément,
- enjeux
moraux : domaine des avortements pré-implantatoires par méthodes
antinidatoires,
- enjeux
bioéthiques : l’embryon humain devient une chose qu’on manipule parce
qu’on lui refuse un statut,
- enjeux
spirituels : c’est dès la conception que se posent les question encore débattues
de l’animation spirituelle et de la nature personnelle.
4. A
cause de tous ces enjeux qui font obstacle au respect de la dignité dû à ce
petit être humain qui naît à la vie par conception, un courant insistant et
officiel déclare que la grossesse commence à la nidation, c’est-à-dire
quand l’embryon a déjà une semaine d’existence.
5. On
a bien observé de longue date ce double fantasme devenu aujourd’hui réalité
: avoir de la sexualité sans enfants et avoir des enfants sans sexualité.
Le
statut de l’embryon humain est filial
1. Pour
comprendre la démonstration que je vous propose, je dois rappeler une erreur très
courante qui consiste à chercher la solution d’un problème dans le problème
lui-même et non dans les données qui l’ont posé. Excusez ce retour à l’école
primaire ! Si deux paires de droites parallèles se croisent à angle
droit, le polygone formé est un rectangle, par construction. Cette
figure a un statut géométrique indiscutable car démontrable. Pour calculer sa
surface, il suffit de connaître une longueur et une largeur. Un problème, de
soi n’en est pas un, il n’est que la conséquence des données qui le
posent. C’est dans ces données, par construction, qu’il faut chercher la
solution.
Il en
va de même aussi bien pour l’embryon humain. C’est ce que montre l’enchaînement
suivant, à une première échelle d’observation : les gamètes sont les
données qui « construisent » le zygote, lequel formera l’embryon.
Ou encore, à une autre échelle :
les gamètes « construisent » l’embryon, lequel poursuivra son développement.
On comprend déjà que la solution du statut du zygote ou de l’embryon est
dans les gamètes. On peut dire que l’embryon est d’abord gamétique, par
construction, c’est le zygote. Cette remarque est capitale et nous allons
en tirer les conséquences.
De la même
façon, j’ai besoin de vous rappeler quelques connaissances de base, les données
de notre problème, pour que vous en compreniez la solution.
2. L’origine
de chacun d’entre nous est généralement considérée comme un point, à l’échelle
de notre vie, point origine d’une ligne de vie. Mais si on regarde de près,
comme si on augmentait le grossissement d’un microscope, on constate que la fécondation
n’est (définition physiologique stricte) que la pénétration du spermatozoïde
dans l’ovule : cette seule opération dure environ deux heures. Puis il
faudra encore près d’un jour et demi (de 23 à 38 heures) pour que s’achève
la conception proprement dite : c’est le temps du zygote. Cette durée
permet de passer d’une cellule particulière ayant reçu par des gamètes 23
chromosomes de la mère et 23 chromosomes du père, à deux cellules ayant
chacune 46 chromosomes. On passe donc, au total, de 46 à 92 chromosomes. Cette
opération, ce temps du zygote, est celui de la conception. Nous verrons
l’importance cruciale de cette conversion qui fait passer du gamétique au
somatique d’une cellule bigamétique à deux cellules somatiques.
3. Nos
gamètes ne nous appartiennent plus. Voici la vraie donnée qui résout notre
problème. Les gamètes produits par un corps n’ont plus le même génome que
ce corps. Cette proposition est la plus décisive pour la solution de notre
problème. La gamétogenèse, en effet, outre la réduction de 46 à 23
chromosomes , est marquée par un événement unique en son genre : la
redistribution des caractères génétiques. Cet événement, qui se déroule
dans la lignée germinale des cellules contenues dans les gonades, est la méiose :
succession de deux divisions cellulaires particulières à cette lignée. La
deuxième réduit le nombre des chromosomes. C’est la première qui brasse les
caractères génétiques des parents afin de les proposer à leurs enfants, le
moment venu. Cette méiose s’est effectuée une fois pour toutes dans les
cellules sexuelles féminines : la diversité génétique des ovocytes
(ovules) est cependant infinie chez chaque femme. Cette méiose s’effectue
tous les jours cent millions de fois : c’est la production quotidienne de
spermatozoïdes chez l’homme pubère durant sa vie. Si un homme normal décède
à 85 ans, il aura produit, pendant 70 ans, 2 555 milliards de spermatozoïdes :
pas un n’aura été identique à un autre. On peut multiplier par le nombre de
milliards d’hommes ayant vécu : pas un n’a produit un spermatozoïde
identique à un autre dans cette humanité ! Le génome de chacun de ces
spermatozoïdes est différent de celui qui les a produit. De même pour les
ovocytes. Cette diversité génétique infinie, élaborée avant la fécondation,
explique l’identité génétique unique de chaque nouvel individu.
4. Il
découle de cette observation de la diversité gamétique, et de quelques autres
remarques, que la potentialité embryonnaire est dans les gamètes. Ce n’est
pas l’embryon qui fait son génome, il le reçoit de ses parents. En somme,
les gamètes sont la véritable origine de l’ontogenèse humaine.
5. La
conséquence naturelle de ces considérations biologiques, qui sont donc
objectives et non polémiques, est que, dès sa conception, un « embryon »
humain est obligatoirement fils ou fille de ses (pro)géniteurs, que se soit par
les œuvres naturelles d’un homme et d’une femme, ou par des gamètes, in
vitro, ce qui revient au même car ces gamètes proviennent d’un homme et
d’une femme. Le génome d’un spermatozoïde est déjà la moitié d’une
identité embryonnaire, le génome d’un ovocyte est déjà l’autre moitié
de l’identité génétique d’un nouvel être humain.
Par nos
gamètes, nous sommes parents potentiels. Quand une FIV a réussi, les donneurs
de gamètes sont parents en acte et non plus en puissance, dans les conditions
naturelles ou artificielles tout autant. Le donneur de sperme est aussi parent,
père inconnu d’un enfant anonyme.
Ainsi
en va-t-il dans le monde animal, les progéniteurs auront des « petits ».
Les progéniteurs humains auront des enfants. Au microscope, rien ne distingue
un embryon de poulet ou de girafe d’un embryon humain. La distinction est
avant, les gamètes sont différents d’une espèce à l’autre. Tout comme
rien ne distingue l’acte procréateur des mammifères, sauf leurs organes
copulateurs. Dans ces événements originels d’une vie nouvelle, la différence
n’est pas dans l’acte mais dans la puissance.
6. Il
n’est donc pas permis de dire que l’embryon humain est un « amas de
cellules », un « être virtuel », un « être humain
potentiel », un « projet d’enfant », etc. Il n'est pas juste
de déclarer que son statut est « incertain », « indéfinissable »,
« indécidable », « métaphysique », que la question de
son respect est « insoluble », que « sa vérité ontologique
est indiscernable », etc. Le CCNE a décidé que l’embryon humain est
une « énigme »[4]…
7. - La
contre-preuve de ces observations est fournie par le clonage : un clone
humain n’aurait pas de génome parental, il ne serait donc pas fils (ou
fille). Il aurait le génome d’un grand-parent. Il serait membre de notre espèce,
par copie et non par filiation, il ne serait pas un « descendant ».
Produit d’une reproduction asexuée, il n’aurait pas d’origine gamétique,
il n’aurait pas de parentalité somatique. Il serrait un embryon humain mais,
n’ayant ni père ni mère, privé de filiation parentale, il ne serait pas un
enfant mais un clone.
Enfin,
il est significatif de remarquer ce consensus universel qui proclame qu’il est
interdit de manipuler les gamètes humains pour en modifier leur contenu. :
c’est reconnaître l’origine de toute identité humaine.
8. La
conclusion est claire : l’embryon humain a un statut , il est un
enfant-embryonnaire.
Le
statut personnel de l’embryon
Si je
prétends démontrer biologiquement le statut filial de l’ embryon humain,
c’est par induction. Je prétends maintenant lui reconnaître le statut
de personne, par déduction, sur des données biologiques aussi par conséquent
indiscutables.
1. Il
faut d’abord lever la confusion qui règne sur le terme de « personne ».
Toutes les définitions de la personne la mettent en situation, en appelle à sa
conscience, à sa volonté, à sa liberté, etc. On la définit comme fonction.
Or, il n’y aurait pas de fonction s’il n’y avait pas d’abord une
structure (nous dirons une nature). Un sujet qui dort ou qui est dans le coma ne
serait-il plus une personne ? Quand je dors, mon bras droit ne me sert pas
à écrire, il n’est pas en fonction ; il est pourtant bien là, comme
nature de bras, avec son squelette articulé et ses muscles, mais il n’est pas
en action. Quand l’estomac est vide, il n’opère pas la digestion ; il
n’en est pas moins là, dans sa nature d’organe digestif. Il en va de même
pour la personne, fut-elle embryonnaire. Elle doit être une nature avant d’être
en fonction. Elle doit être le contenant qui va se remplir de son contenu.
2. La
continuité du développement embryonnaire est une condition qui permet de fixer
la nature de personne à son origine. La continuité naturelle est progressive et
l’unité de mesure de cette continuité est le cycle cellulaire.[5]
Or, la vie commence par une division cellulaire et, à la suite, il n’y aura
plus d’interruption des divisions cellulaires, jusqu’à la mort, peut-être
cent ans plus tard. On notera que l’une des trois fonctions vitales de toute
cellule, la reproduction, coïncide justement, pour les gamètes, avec le
premier événement d’une vie nouvelle, la première division qui va former
les deux premières cellules du corps. C’est ce qui donne du sens aux gamètes
et vérifie la continuité et la transmission de la vie.
On
pourrait aussi bien faire une démarche régressive : si l’on passe un film à
l’envers, à rebours, il se terminera par le générique (et ma conférence,
qui est un monologue continu, lue à l’envers, se terminerait par son titre
qui en annonce le sens !).
3. La
potentialité est une autre condition de cette démonstration. A ce sujet, il
convient à nouveau de corriger une erreur aux conséquences catastrophiques.
Quand le Comité Consultatif National d’Ethique, en 1984, dans les suites
proches de la première fécondation in vitro réussie en France (Amandine,
1982) a dû commencer à émettre un avis sur le statut de l’embryon humain,
il a trouvé cette formule : « personne potentielle ». C’est un piège
car on sait très bien que, dans la compréhension courante, cela signifie
« personne à venir », plus tard ; et personne ne peut dire
quand, objectivement. La signification exacte de cette expression est « personne
en devenir ». En devenir depuis quand, à partir de quand ? Forcément
depuis l’origine de ce devenir qui ne peut être que la conception, en vertu
de la continuité absolue du développement embryonnaire. Tout potentiel est
obligatoirement référé à son origine. Ainsi, le potentiel maximum d’un
bolide, c’est à l’arrêt ou au moment où il démarre. Le potentiel (énergie
potentielle) d’un objet qui tombe au sol est maximum quand commence sa chute ;
à mi-course, il n’a plus que la moitié de son potentiel. L’origine de
l’eau chaude, c’est quand elle est froide et qu’on met le feu sous la
casserole !
Il en
ira de même pour l’embryon humain : il est personne par nature dès sa
conception et devient la personne qu’il sera en fonction (ou reconnue comme
telle) en exploitant son potentiel forcément originel. Le potentiel est une
capacité et une capacité est un volume Un récipient a une capacité à être
rempli (d’un liquide, par exemple). La capacité maximum d’un récipient
(capacité à contenir son maximum de liquide), c’est quand il est vide.
A demi rempli, il n’a plus que la moitié de sa capacité, de son potentiel à
être rempli.
Dès sa
conception, l’embryon humain est comme un récipient vide (« récipient
personnel », sa nature de personne, le contenant) qui va se remplir
(c’est son développement) des moyens qui feront de lui une personne en
fonction ou reconnue comme telle. La présentation suivante, modèle cellulaire,
en apporte l’illustration naturelle, biologique.
c- J’ai
élaboré un modèle biophilosophique que j’enseigne à mes étudiants.
Le principe (très raccourci dans le cadre de cette conférence) en est que tout
être vivant a les trois critères de la vie, que ces critères vitaux sont ceux
de toute cellule (partant de la cellule la plus primitive dans la nuit des
temps). Tout être vivant multicellulaire a les même critères vitaux qui
correspondent aux trois compartiments structurels et fonctionnels de toute
cellule prise isolément, de tout être unicellulaire. Avec ce modèle, je
montre que le paradigme biologique de la personne est le calque de la cellule.
L’embryon
humain, même dès le stade de zygote, répond à ces critères mais n’est
encore qu’un ensemble vide, un contenant (avec sa capacité maximum, sa
potentialité originelle) que son développement va remplir. Cet ensemble vide
(comme on dit en mathématiques modernes) mais réel, biologiquement fondé, est
la personne en nature, parce qu’elle est humaine, centrée par une
identité. D’un être humain on peut dire que c’est l’origine de son
humanité, d’un animal, l’origine de son animalité. Or, c’est seulement
dans l’humanité que l’on parle de « personne ». « Personne
humaine » est un pléonasme.
Ainsi
donc :
- chercher quand l’embryon humain deviendrait une personne, au
sens commun et erroné du terme, serait chercher un moment dans le temps (mois,
semaines, jour, heure, seconde,... ?). Le repère dans le temps, référé à un
certain degré de développement, est une impasse. A partir de quel nombre de
cellules (x + une ! ) ? La dignité de l’enfant-embryonnaire ne se
mesure pas au nombre de ses cellules.
- par contre, étant donné tout ce qui est dit (y compris par
certaines instances civiles officielles) de la dignité humaine, qui n’est pas
une notion scientifique, il faut répondre à cette qualification par une donnée
objective.
Je pose
que l’embryon humain, dès sa conception (et compte tenu des démonstrations
ci-dessus) est personne en nature, par prérogative. Dès lors qu’un être
humain est conçu, sa nature de personne lui est attachée par prérogative,
comme telle cellule a pour prérogative d’appartenir à telle espèce et d’y
jouer son rôle physiologique. Une conséquence de cette observation tient à ce
qu’elle peut apporter dans le débat complémentaire et corollaire de
l’animation spirituelle de l’enfant-embryonnaire.
Conclusion
On ne
nie pas qu’un enfant, né, est une personne. Il naît parce qu’il a été
conçu. Pour nommer nos fils et nos filles dès leur conception, y compris par
procréation artificielle, pour ma part, je ne parle pas « d’embryons »
mais d’enfants-embryonnaires. Je vous invite à en faire autant.
![]()
[1]
Ph. Anthonioz – Être et ne pas naître. Bulletin
Magnificat-Accueillir la Vie, n° 69, 4e trimestre 1999, 24-33.
[2] Ph. Anthonioz – La dissociation sexualité-procréation : de l’imaginaire au r »el, un enjeu bioéthique. Éthique, 1994, n° 14, 107-125.
[3] Ph. Anthonioz – De la contraception aux cellules souches embryonnaires : le continuum de l’enfant sacrifié. La Lettre du Comité pour Sauver l’Enfant à Naître, septembre 2000, n° 4.
[4]
Comité Consultatif National d’Éthique. Avis n° 67, janvier 2001.
[5] Ph.
Anthonioz. Nominalisme embryonnaire : comment faire pour ne pas
nommer l’enfant ? La Lettre du Comité pour Sauver l’Enfant à
Naître, juin 2000, n° 3.