L’embryon
humain, énigme et mystère
Notre
intervention traitera de l’attitude éthique et religieuse face à
l’embryon. Le respect qui lui est du, se fonde sur son origine humaine même
énigmatique (a). La position du Magistère est très claire à ce sujet (b).
Une réflexion théologique personnelle peut donner à penser (c).
Grâce aux nombreuses recherches scientifiques, particulièrement bio-médicales, nous avons un grand nombre de données nouvelles sur l’avènement à l’existence de l’être humain, sur ce qu’est l’embryon, sa constitution, les phénomènes qui président à sa croissance. Même s’il nous est possible de dissocier la conception de l’embryon de l’acte conjugal, nous percevons intuitivement combien le « berceau » de l’être humain ne peut pas être n’importe quel acte. La conception et la croissance de l’être humain appartiennent à l’ordre de l’agir de l’homme. Les questions éthiques y sont posées avec acuité. Elles concernent les embryons. Elles nous renvoient aussi à ce que nous sommes et désirons devenir dans le respect de l’humanité que nous partageons avec les autres. Nous avons tous été un « embryon humain ».
Les observations scientifiques se font donc de plus en plus précises. Elles sont appelées à éclairer nos jugements et à confirmer une réflexion éthique et religieuse. Elles ne peuvent se substituer à ces réflexions. Définir l’humain n’appartient pas à l’ordre scientifique. Réfléchir sur ce qu’est un individu, une personne, un acte créateur est de l’ordre éthique, philosophique et religieux. La définition de l’homme est à la mesure de ce qu’il est dans toutes ses composantes. Les connaissances que nous avons de l’embryon peuvent laisser ouvertes certaines options : les caractéristiques de l’individu, l’identité entre l’individu et la personne, le refus ou l’acceptation du concept de « personne potentielle », le moment précis de l’acte créateur divin. L’embryon humain est de notre espèce et nos observations doivent s’approfondir : il n’a pas encore livré tous ses secrets. Peut-être n’est-ce d’ailleurs pas à nous de déterminer ce qu’il est ni le moment précis de son avènement à l’existence ? Il nous suffirait de le reconnaître et d’observer un faisceau d’indications visibles.
A
supposer que l'on ne tienne pas l’animation immédiate de l’embryon,
c’est-à-dire la présence de l’esprit ou de l’âme, dès le premier
instant, on ne pourra nier que le pré‑embryon ou l'embryon humain est une
"personne potentielle", selon les mots du Comité national français
de bioéthique (1986), une personne en devenir. C'est cette personne en devenir
que l'on veut aujourd’hui "utiliser", dans un processus qui lui
donnera la mort, à des fins de recherche scientifique. Qui ne voit que l'on cède
ainsi à une idolâtrie du progrès scientifique ? En fait, de quels enjeux
financiers et de quelles compétitions de prestige (universitaires, nationales,
pharmaceutiques, ...) ne se rend‑on pas esclave ? Cette réduction de
l'humain à l'état de matériau biologique contient en germe un totalitarisme
eugénique qui se déploie déjà dans les derniers développements du clonage.
Son caractère énigmatique et son apparence qui nous déconcertent encore ne peuvent cependant pas être un alibi pour nier sa dignité et risquer sa destruction unilatérale. Sur une question aussi grave, la sagesse humaine nous éclaire par ce dicton : dans le doute de fait, abstiens-toi. Ce principe de « protection » est la mesure de la gravité de la question. Comment penser en effet qu’un embryon puisse devenir un homme s’il ne l’est pas à l’origine ? Les critères qui définissent des moments adéquats à cette reconnaissance appartiennent tous à une vision réductrice du temps. Ainsi s’il y a questions et doutes sur le statut de l’embryon, il ne peut pas en fait et donc en droit se résoudre au désavantage de ce dernier. Dans une question de doute de fait, la prudence impose à la conscience de plaider pour le respect maximum: on ne tire pas dans les broussailles si on pense que ce qui bouge pourrait être un homme. Si l'on se met au point de vue de la foi chrétienne, les choses sont plus criantes encore. Tout embryon, dans les apparences qu’il nous donne de lui-même ou que nous parvenons à connaître de lui à notre époque, est en effet le terme d’un acte créateur de Dieu. Dès qu'apparaît un embryon humain, apparaît le dessein de Dieu créateur d'une personne humaine. Cette volonté de Dieu doit être respectée, adorée. Dans le respect inconditionnel du statut de l’embryon se joue pour les chrétiens le respect de l’oeuvre créatrice de Dieu. De plus tout homme est créé dans le Christ. Il est appelé à être dans le Fils Unique. Ce statut d’enfant de Dieu, reconnu par la foi, confirme l’amour personnel qui lui est dû par ses parents et par tout homme.
b.
L’appel de la réflexion catholique
La
doctrine de l’Eglise catholique au sujet de l’embryon humain est présentée
et argumentée dans deux documents principaux: l’Instruction Donum
vitae (DV) de la Congrégation
pour la Doctrine de la foi (1987); l’Encyclique Evangelium
vitae du Pape Jean-Paul II (1995). Nous résumons dans ce qui suit ces deux
documents.
b. 1. Le principe moral
fondamental est exprimé dans DV I,1:
“L’être humain doit être respecté - comme une personne - dès le premier
instant de son existence”.
“Dès
que l’ovule est fécondé, se trouve inaugurée une vie qui n’est ni celle
du père ni celle de la mère, mais d’un nouvel être humain qui se développe
par lui-même. Il ne sera jamais rendu humain s’il ne l’est pas dès lors. A
cette évidence de toujours la science génétique moderne apporte de précieuses
confirmations. Elle a montré que, dès le premier instant, se trouve fixé le
programme de ce que sera ce vivant: un homme, cet homme individuel avec ses
notes caractéristiques déjà bien déterminées” (DV I, 1). Les récentes acquisitions de la biologie humaine ont
reconnu que dans le zygote dérivant de la fécondation s’est déjà constituée
l’identité biologique d’un nouvel individu humain.
Le
Magistère de l’Eglise ne s’est pas prononcé sur une doctrine philosophique
du moment de l’animation. Il pose cependant la question; “Comment un
individu humain ne serait-il pas une personne humaine?” (DV
I, 1) et il tient, du point de vue moral ou éthique, que le produit de la
conception humaine exige le respect inconditionnel moralement dû à tout être
humain. Celui-ci doit être respecté et traité comme une personne dès sa
conception et donc, dès ce moment, on doit lui reconnaître les droits de la
personne parmi lesquels, en premier lieu, le droit inviolable de tout être
humain innocent à la vie. Puisqu'il doit être traité comme une personne,
l'embryon devra être défendu dans son intégrité, soigné et guéri dans
toute la mesure du possible, comme tout autre être humain, dans le cadre de
l'assistance médicale. C’est un patient à traiter comme tout homme mérite
de l’être[1].
b. 2. Par voie de conséquence:
2.1. La recherche médicale
doit s’abstenir d’interventions sur les embryons vivants, à moins qu'il n'y
ait certitude morale de ne causer de dommage ni à la vie ni à l’intégrité
de l'enfant à naître et de sa mère, et à condition que les parents aient
donné pour l'intervention sur l'embryon un consentement libre et informé. Si
les embryons humains sont encore vivants, viables ou non, ils doivent être respectés
comme toutes les personnes humaines : l'expérimentation non directement thérapeutique
sur les embryons est illicite. Dans le cas de l'expérimentation clairement thérapeutique,
c'est-à-dire s'il s'agissait de thérapies expérimentales utilisées au bénéfice
de l'embryon lui-même comme une tentative extrême pour lui sauver la vie, et
faute d'autres thérapies valables, le recours à des remèdes ou à des procédés
non encore entièrement éprouvés peut être licite.
2.2 Il est immoral de produire
des embryons humains destinés à être exploités comme un .matériau
biologique disponible. Il faut dénoncer la particulière gravité de la
destruction volontaire des embryons humains obtenus in vitro par fécondation
artificielle ou fission gémellaire, à des seules fins de recherche.
Les
procédures d'observation ou d'expérimentation qui causent un dommage ou
exposent à des risques graves et disproportionnés les embryons humains, in
vivo ou in vitro, sont moralement illicites. Il n’est pas moral d’utiliser
les embryons surnuméraires de la fivete comme matériau de recherche.
2.3. Les tentatives ou projets
de fécondation entre gamètes humains et animaux, et de gestation d'embryons
humaine dans des utérus d'animaux, l'hypothèse ou le projet de construction
d'utérus humains artificiels, sont contraires moralement à la dignité d'être
humain qui appartient à l' embryon. De même, les tentatives ou hypothèses
faites pour obtenir un être humain sans aucune connexion avec la sexualité,
par fission gémellaire, clonage, parthénogenèse, sont à considérer comme
contraires à la morale, car elles sont en opposition avec la dignité tant de
la procréation humaine que de l'union conjugale. La congélation des embryons
constitue une offense au respect dû aux êtres humains. Certaines tentatives
d'intervention sur le patrimoine chromosomique ou génétique ne sont pas thérapeutiques,
mais tendent à la production d'êtres humains sélectionnés selon le sexe ou
d'autres qualités préétablies. Ces manipulations sont contraires à la dignité
personnelle de l'être humain, à son intégrité et à son identité; elles ne
peuvent donc en aucune façon être justifiées par d'éventuelles conséquences
bénéfiques pour 1'humanité future.
b. 3. La Loi civile
Selon
l’Eglise catholique, l’Etat doit reconnaître le droit à la vie et à
l’intégrité physique de tout être humain depuis la conception jusqu’à la
mort. La loi civile ne peut tolérer - elle doit même expressément proscrire -
que des êtres humains, fussent-ils au stade embryonnaire, soient traités comme
des objets d’expérimentation, mutilés ou détruits, sous prétexte qu’ils
apparaîtraient inutiles ou inaptes à se développer normalement. Ceci exclut
que l’Etat autorise l’utilisation des embryons surnuméraires de la Fivete
pour la recherche scientifique. La législation doit exclure également les
banques d’embryons.
Le
problème éthique posé par l’embryon humain n’est pas un problème autre
que celui de la reconnaissance d’autrui. Nous savons par expérience humaine
combien onéreuse se trouve être toute reconnaissance d’une personne dans la
vie quotidienne : se laisser interpeller par le « visage »
d’autrui , le respecter et l’aimer, est un acte de liberté qui nous engage,
avant même d’être une évidence qui nous oblige de manière rationnelle.
La
reconnaissance d’une personne dans l’embryon a une dimension ontologique, éthique
et religieuse. Elle concerne l’être de l’embryon, mais elle est inséparable
d’une attitude humaine d’accueil, de justice et d’amour. Cette
reconnaissance n’est pas aveugle. Elle est aidée
par les considérations bio-médicales, mais elle s’origine d’abord dans un
accueil humanitaire: comment l’embryon pourrait-il se révéler totalement
pour ce qu’il est - une personne, si le droit fondamental à la vie ne lui est
pas reconnu? Ce qu’il est maintenant, nous l’avons été un jour. La valeur
«humanité» doit être universelle et inconditionnelle. Elle concerne tout
homme et tous les hommes. La définition de l’humanité de l’homme n’est
pas matière livrée à l’arbitraire de l’homme. L’homme ne crée pas
l’homme: il le reconnaît. Les projets de parentalité comme les définitions
bio-médicales ne définissent pas ce qu’est l’embryon en soi. Ils le
reconnaissent ou pas, le confirment ou l’infirment. Telle est la tâche de nos
libertés humaines face à l’acte Créateur de Dieu.
Tout embryon
est en effet dans les mains de Dieu. L’infiniment grand comme l’infiniment
petit dépendent de Lui. Parler d’un Dieu créateur, c’est affirmer non
seulement qu’il est à la source de toutes choses, mais qu’il les soutient
dans l’être. Quand on considère la place de l’homme comme être d’esprit
dans la création, on ne peut penser que la conception de l’embryon, sa vie et
sa croissance soient ignorées de Dieu. Le psaume 139, 13-15 explicite déjà ce
lien : « C’est Toi qui m’as formé les reins, qui m’as tissé
au ventre de ma mère ; je Te rends grâce pour tant de mystères :
prodige que je suis, prodige que tes œuvres. Mon âme, Tu la connaissais bien,
mes os n’étaient pas cachés de Toi, quand je fus fais dans le secret, brodé
au profond de la terre ». Cette connaissance divine de l’univers, établit
un lien immédiat entre tout embryon humain et son Créateur. Dieu connaît
l’embryon parce qu’il le crée. Le fruit de la conception humaine est l’être
et la vie, non pas parce que Dieu s’y résigne, mais parce que Dieu le veut.
Dieu veut toujours l’embryon humain qui est conçu parce qu’il est la source
ultime de notre existence et notre origine la plus profonde. « La vie
humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice
de Dieu » (Donum vitae,
Introduction, n°5).
Dans l’embryon humain qu’Il crée, le Créateur
s’affirme également comme Père. Il voit dans tout embryon humain celui qui
l’aimera un jour, librement ; celui qui répondra au don qui lui est fait
par un amour filial. Historiquement, cette grâce nous est offerte dans le Fils
unique, Jésus Christ. Tout homme est destiné à être « fils dans le
Fils », à être dans l’alliance nouvelle et éternelle. En tout embryon
humain, Dieu voit l’image de son Fils. L’affirmation est lourde de sens.
Tout embryon humain conçu participe à l’éternité du Dessein créateur et
sauveur de Dieu (Ep 1,3-4). Au-delà des circonstances et des événements qui
conditionnent ou expliquent notre venue au monde, Dieu lui-même est notre
origine et notre fin : « Tu nous as fait pour toi Seigneur, et notre
cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi », disait saint
Augustin. Il nous appartient dans le présent de notre histoire humaine de
confirmer le dessein de Dieu en nous et dans nos frères et sœurs en humanité.
Le don qu’est l’embryon humain, son mystère, est
confié à notre humanité et au monde tel qu’il est. Ce n’est pas « rien »
qui est offert ainsi. C’est tout un monde d’existence et de signification
dont l’innocence n’est qu’un signe particulier offert à tous les hommes
de bonne volonté. Sa pauvreté est confiée à notre amitié. Son visage
n’est pas spectaculaire. Il reste longtemps peu perceptible aux yeux humains
et sa pudeur résiste parfois aux longues observations scientifiques. Ce don
mystérieux, parce qu’effacé, s’offre à notre reconnaissance à travers un
corps humble. Dans l’amas cellulaire germinal et invisible à l’œil nu,
tout comme dans sa puissance génétique et de croissance, ce corps embryonnaire
est le germe et le gage de toute donation ultérieure. L’embryon conçu est le
suppliant par excellence. De la reconnaissance reçue, il vivra, pourra rendre
grâce un jour et se donner à son tour. Fragilité, vulnérabilité, faiblesse,
apparences surprenantes sont les mots du suppliant. L’embryon humain est une
parabole vivante de la volonté créatrice et aimante de Dieu qui nous confie
son œuvre. « La seule manière d’être juste avec la vie, c’est de
respecter le plus petit des vivants » [2].
Respecter le plus petit dans le mystère insondable de son être , ce
n’est pas plonger dans l’archaïsme des sentiments ou la sacralisation de la
nature, c’est s’exercer patiemment à mieux connaître l’homme, son
origine, sa fin et le respecter en tous puisque nous le respectons dans le
pauvre et le petit. Tel est le mystère de l’embryon humain et sa mission pour
nos générations : être gardien de l’universalité des valeurs et de
l’Autre dont nous dépendons tous.
A.
MATTHEEUWS s.j.
Professeur
à l'Institut d'études théologiques (IET), à Bruxelles
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[1]. Dans l’encyclique Evangelium vitae, Jean-Paul II s’exprime ainsi: "Si "on doit considérer comme licites les interventions sur l'embryon humain, à condition qu'elles respectent la vie et l'intégrité de l'embryon et qu'elles ne comportent pas pour lui de risques disproportionnés, mais qu'elles visent à sa guérison, à l'amélioration de ses conditions de santé, ou à sa survie individuelle" (citation de Donum vitae), on doit au contraire affirmer que l'utilisation d'embryons ou de foetus humains comme objets d'expérimentation constitue un crime contre leur dignité d'êtres humains, qui ont droit à un respect égal à celui dû à l'entant déjà né et à toute personne" (n°63).
[2] . J.-M. HENNAUX, Le droit de l’homme à la vie de la conception à la naissance, Bruxelles, IET, 1993, p.28.