Les pharmaciens catholiques et l’euthanasie

* Ph. Alain Lejeune :Acta Med Cath 2000; 69: 173-175


Les pharmaciens, membres de l’ABPC/NVKA, Association Belge des Pharmaciens Catholiques / Nationaal Verbond der Katholieke Apothekers, et de leur Fédération Internationale, la F.I.P.C., n’ont pas attendu le débat politique belge actuel pour réfléchir sur l’euthanasie, et prendre attitude face aux diverses propositions de légalisation ou de dépénalisation de celle-ci.

A diverses reprises, tant à l’étranger qu’en Belgique, les pharmaciens catholiques ont participé à de larges échanges et ont émis leur opinion sur cette grave question morale qui touche à l’individu et à la société (Congrès de Bruges: Le pharmacien face à la bioéthique - 1985).

Sensibilisés par les drames de conscience vécus par des confrères d’un pays proche, amenés à dispenser à la demande des médecins des ‘kits euthanasiants’, les pharmaciens catholiques veulent apporter au débat public le résultat de leur expérience et de leur réflexion, sur la demande d’euthanasie, sur les risques de dérives et sur la liberté de conscience nécessaire pour les soignants.

1° la demande d’euthanasie

Dans un travail de bioéthique, fait par des étudiants stagiaires pharmaciens en officine pendant l’année 1996-1997, sous la supervision de feu Monsieur le Pr. Pierre Philippe Druet et du soussigné Alain Lejeune, il est apparu que des demandes d’euthanasie sont parfois faites en pharmacie.

Ces demandes d’euthanasie sont souvent compassionnelles; elles émanent des proches, et rares sont celles qui proviennent du malade lui-même.

L’analyse de ces demandes montre qu’il s’agit souvent - comme dans le cas du suicide - d’un appel à l’aide dans le cas d’une souffrance mal vécue.

Un accompagnement plus humain, une meilleure thérapie de la douleur, une guidance vers les soins palliatifs, apportent une réponse souvent appréciée tant par le malade que par ses proches.

Les pharmaciens catholiques rappellent que, dès 1957, le pape Pie XII prônait une attitude favorable à l’atténuation des douleurs intolérables par l’utilisation de moyens pharmacothérapeutiques analgésiques, et s’exprimait contre tout acharnement thérapeutique.

L’Église est ainsi précurseur des soins palliatifs ...


2° les risques de dérives


L’expérience vécue chez nos voisins hollandais démontre avec combien peu de rigueur la loi est suivie.

La déclaration a posteriori auprès du Procureur de la Reine n’est pas toujours faite. L’euthanasie - aide au suicide devient réalité. L’euthanasie est aussi une façon pour le malade qui se sent une lourde charge (morale ou financière) pour sa famille de se déculpabiliser en souhaitant une fin plus rapide de sa vie, via un acte médicalisé.

L’euthanasie d’un malade en phase terminale, ou de malades conscients qui en ont fait la demande expresse et répétée est un concept largement dépassé.

Légaliser l’euthanasie a conduit les Pays-Bas à une proposition de légalisation de celle-ci pour des adolescents de plus de 12 ans qui en exprimeraient le souhait. Devant le scandale, cette proposition a été retirée.

Les risques de dérives sont bien réels, dès qu’il y a dépénalisation.
Le plus grand des risques de l’euthanasie est qu’elle est un acte définitif irréversible.

Je connais personnellement des personnes qui ont demandé l’euthanasie dans des circonstances de santé très pénibles, et qui sont aujourdhui, dans une nouvelle qualité de vie, très heureuses qu’elle n’ait pas été pratiquée ...

Parmi les dérives citées communément, l’euthanasie pour faciliter le prélèvement d’organes, pour diminuer le coût des soins des grands malades ou aux personnes agées est du domaine des possibilités ...
La ‘tentation euthanasique’ qu’elle soit compassionnelle, déculpabilisante pour un malade lourd, socio-économique ou économico-humanitaire est réelle.
Une dépénalisation ne ferait que renforcer cette tentation, qui deviendrait facilement action.


3° la solitude du soignant


La dépénalisation de l’euthanasie permettrait à des tiers de faire pression sur le médecin, devenu un ange de la mort, un ‘thanatophère’, - ce qui est contraire à toute la médecine hippocratique - pour qu’il prescrive un acte euthanasique.
La préparation du cocktail mortifère dépend du pharmacien et l’application de cet acte dépend de l’infirmière ...

Le médecin ne peut se trouver seul en conscience ... et le pharmacien ou l’infirmière doivent eux-aussi pouvoir œuvrer selon leur conscience ce qui leur est refusé (à la différence du médécin qui a le ‘privilège’ de pouvoir recourir à la clause de conscience pour refuser un tel acte).

Aussi, l’activation du Comité d’Ethique Hospitalier défini par l’A.R. du 12 août 1994, pour “consultation et délibération sur les questions spécifiques à certains patients” est-elle nécessaire aujourd’hui face à l’euthanasie. Il conviendrait d’inclure dans les Comités d’Ethique le pharmacien - expert en médicaments - poste non prévu à ce jour par le Législateur.

Toutes ces raisons incitent à la plus grande prudence devant toute libéralisation, dépénalisation ou légalisation de l’euthanasie, et nous conduisent à exprimer notre position à destination des autorités et du public.


Proclamation de la position des Pharmaciens Catholiques (ABPC/NVKA-FIPC) dans le débat sur l’euthanasie


Motivés moralement et professionnellement, les Pharmaciens Catholiques, membres de l’ABPC/NVKA, tiennent à affirmer leur approche de cette délicate question qu’est l’euthanasie, aussi proclament-ils:

1° leur souci primordial du soulagement et de la guérison des patients qui visitent leurs officines;

2° leur opposition à toute approche autre que celle de la fin de vie, et à toute action thanatogène sans demande expresse et répétée du patient conscient;

3° la priorité à accorder aux soins palliatifs et à leur développement tant à l’hôpital qu’à domicile, au moment où les progrès de la pharmacothérapie permettent une action majeure contre la douleur;

4° le risque de dérives d’une dépénalisation de l’euthanasie qui, rapidement, pourrait conduire à des euthanasies à caractère eugénique, socio-économique, financier ...

5° la nécéssité du débat éthique, autour de toute demande, en équipe soignante, en rappelant les lieux de “consultation et délibération des questions spécifiques à certains patients” que sont les Comités d’Ethique Hospitaliers créés par l’A.R. du 12 août 1994, dans le cadre de la Loi sur les hôpitaux;

6° l’exigence pour tous les soignants - et particulièrement les pharmaciens - de pouvoir exercer leur art selon leur conscience.
Aussi les pharmaciens, membres de l’ABPC/NVKA-FIPC réclament-ils le droit au recours à la clause de conscience, au même titre que les médecins (cf Congrès FIPC Madrid, mai 1999).


En conclusion, devant ce geste qui aujourd’hui encore est un crime - une transgression de l’interdit fondamental de l’homicide - les pharmaciens catholiques mettent en exergue la primauté de la vie, de la solidarité, de l’accompagnement, du soulagement de la douleur, pour tenter de résoudre le problème de la souffrance, en donnant à la fin de vie plus d’humanité, conférant ainsi à l’homme mourant toute sa dignité.


Ils estiment que toute loi dépénalisant l’euthanasie ferait courir des risques à tout malade, à toute personne faible, handicapée, défavorisée.

Dans l’intérêt même du patient, ils souhaitent le maintien du statu quo actuel.



* Pharmacien Alain Lejeune, président Commission Bioéthique
12, rue du Berceau
1495 Villers-la-Ville.