FAUT-IL LEGALISER L’EUTHANASIE ?
Cette
brochure se propose d’examiner les différents arguments avancés par les
partisans d’une légalisation de l’euthanasie.
Qu’entend-on
exactement par euthanasie ? Le Comité consultatif de Bioéthique de
Belgique définit l’euthanasie comme un « acte pratiqué par un tiers qui
met intentionnellement fin à la vie d’une personne à la demande de
celle-ci » ; en d’autres termes, il s’agit de donner la mort à
quelqu’un pour le délivrer de souffrances physiques ou psychiques jugées
insoutenables.
Nous
présentons les arguments invoqués en faveur de l’euthanasie en sept thèses.
Celles-ci sont chaque fois suivies d’une « réponse », qui examine
l’argument sous un angle critique. En guise de conclusion, nous épinglons
quelques paradoxes et contradictions.
1. LA LEGALISATION DE L’EUTHANASIE METTRA
UN TERME A L’ACHARNEMENT THERAPEUTIQUE
A quoi sert-il de prolonger
artificiellement la vie d’une personne gravement malade en la soumettant à un
traitement médical à la fois coûteux, inefficace et pénible ? La
légalisation de l’euthanasie permettra d’échapper à cette situation
intolérable.
Réponse : Ni la déontologie médicale, ni
la morale, ni encore le droit n’imposent un acharnement thérapeutique. Au
contraire, tout le monde admet qu’il est légitime de ne pas entamer ou
d’interrompre un traitement qui s’avère inutile ou inadapté à l’état du
patient, et dont le seul résultat serait de maintenir ce dernier
artificiellement en vie. L’acceptation de la condition mortelle de l’homme s’inscrit
dans la mission générale assignée à la médecine : le respect du processus
naturel de la mort n’a donc rien de commun avec l’euthanasie. Par ailleurs, il
est tout à fait licite de prescrire des médicaments anti-douleur, même s’ils
ont pour effet indirect – comme tel non voulu – de hâter la mort (à certaines
conditions de prudence et de proportionnalité). Cela non plus n’a rien à voir
avec l’euthanasie.
2. L’EUTHANASIE EST UN ACTE DE COMPASSION ENVERS CEUX DONT LA
SOUFFRANCE NE PEUT ETRE SOULAGEE
L’euthanasie ne s’appliquerait
qu’au cas des personnes dont les douleurs seraient insupportables. Il s’agirait
donc d’un geste de compassion à l’égard de ces personnes en détresse.
Réponse : S’il est vrai que certains
malades endurent d’intenses souffrances physiques, il n’est pas moins vrai que
la médecine permet aujourd’hui de contrôler celles-ci efficacement. Le
traitement de la douleur est une matière en constante évolution.
Malheureusement, le nombre de médecins familiarisés avec ces techniques est
encore trop réduit. C’est certainement le cas en Belgique, où des efforts bien
plus importants devraient être consentis pour une meilleure formation du
personnel soignant en ce domaine.
La
souffrance psychique peut, elle aussi, être traitée au moyen d’un
accompagnement approprié et d’un accès élargi aux soins palliatifs. Par
ailleurs, il s’avère bien difficile de définir dans quels cas la souffrance
psychique peut être dite insupportable, car il s’agit d’un phénomène éminemment
subjectif.
En
outre, une personne en état de détresse qui demande l’euthanasie exprime
généralement un désir de ne plus souffrir plutôt qu’un réel désir de mort. Sa
requête se fonde sur l’idée fausse qu’il n’existe aucune autre solution à sa
souffrance. Or, il est démontré que de bons soins palliatifs, un accompagnement
de qualité et un refus d’obstination médicale, joint à un contrôle judicieux de
la douleur, permettent de désamorcer les demandes d’euthanasie.
3. TOUT LE MONDE A LE DROIT DE MOURIR
DANS LA DIGNITE
Suite aux progrès de la
médecine, on en vient à prolonger indéfiniment l’état de déchéance de patients
en phase terminale. Cette pratique est contraire à la dignité humaine. On
devrait permettre à tout un chacun d’échapper à cet état de délabrement, en
légalisant l’euthanasie.
Réponse : Il va de soi que tout le monde
a le droit de mourir dans la dignité. N’est-ce pas là un souhait commun à
tous ? Or, l’euthanasie consiste à provoquer délibérément la mort:
est-ce le genre de mort digne souhaitée ? La véritable compassion ne
consisterait-elle pas plutôt à partager la souffrance d’autrui (com-passio), à
l’accompagner dans sa lutte contre la maladie et la souffrance, où bien
souvent s’exprime la dignité humaine dans toute sa profondeur ?
Le rôle
de la famille, des médecins, du personnel soignant et des prêtres consiste à
offrir un maximum de réconfort au malade terminal ou au patient chronique
jusqu’au moment de sa mort naturelle. Cela demande de lutter contre la douleur
et de renoncer à tout acharnement thérapeutique, mais en aucun cas
d’ « achever » le patient. Car il serait absurde de prétendre
supprimer quelqu’un pour lui assurer une mort digne…
Qui
peut s’adjuger le droit de franchir ce pas ?
4. CHACUN DOIT POUVOIR DECIDER DU MOMENT DE SA MORT (RESPECT DE
L’AUTONOMIE)
Au nom de l’autonomie et de la
liberté de l’homme, chacun a le droit de décider lui-même si sa vie est encore
digne d’être vécue et du moment où il souhaite y mettre fin.
Réponse : L’invocation du droit à
l’autonomie dans la question de l’euthanasie procède d’un individualisme
exacerbé qu’on pourrait décrire ainsi : « je décide moi-même de ce qui est
bon ou mauvais pour moi ; je ne me mêle pas des affaires des autres et
j’attends des autres qu’ils en fassent autant ». Ce raisonnement n’a rien
d’altruiste. S’il est peut-être éventuellement admissible dans la vie
quotidienne, il ne l’est plus dans un domaine qui est une question de vie ou de
mort. Le fait qu’une personne puisse décider
de mettre fin à ses jours ne lui confère pas le droit de le faire. La
tradition philosophique et juridique a toujours nié l’existence d’un tel droit
de propriété sur sa vie. Celui-ci apparaît totalement infondé, car l’homme ne
vit pas seul et pour lui seul, mais bien dans et pour une communauté. Les
partisans du droit à l’autonomie ont une bien piètre conception de
l’homme : pour eux, la vie d’un individu particulier est de peu
d’importance pour les autres, qui peuvent aisément s’en passer.
Par
ailleurs, comment peut-on en appeler au principe d’autonomie pour un acte qui
dépend totalement d’une autre personne, comme c’est le cas de
l’euthanasie ? L’emphase mise sur l’autonomie du malade n’est-elle pas une
façon subtile de se dégager de ses propres responsabilités à son égard ?
N’y a-t-il pas contradiction entre le fait de souligner tellement la totale
liberté de décision d’une personne et l’état de désarroi et de souffrance dans
lequel celle-ci est plongée ?
Le
principe d’autonomie est également hypothéqué par la participation de tiers –
médecins, éthiciens – dans la décision de pratiquer l’euthanasie. La pression
exercée par la famille sur le médecin pour mettre fin à la souffrance de leur
parent (ou plutôt à la leur ?) réfute cet argument. Dans pareille
situation, le patient estimera souvent être un « fardeau » pour les
siens. Il est difficile, dès lors, d’invoquer son autonomie.
5. PERSONNE NE PEUT IMPOSER SES CONCEPTIONS MORALES OU RELIGIEUSES
A AUTRUI
Chacun est libre de penser ce
qu’il veut. Ainsi, lorsqu’une personne demande l’euthanasie, les opposants ne
peuvent pas imposer leurs vues en contrecarrant un projet de loi sur
l’euthanasie. C’est contraire au caractère non confessionnel et pluraliste de
l’Etat.
Réponse : C’est précisément la
légalisation de l’euthanasie qui viendrait imposer les conceptions de ses
partisans aux autres. Une loi sur l’euthanasie serait loin d’être neutre. Elle
reposerait sur une vision bien particulière et partiale de l’homme, qui consiste
à faire dépendre la dignité humaine d’un jugement de valeur. En agissant de la
sorte, on soumet la survie de l’individu au jugement d’autrui. Dans des
questions de ce genre, la loi influe de manière décisive sur le comportement
général. En effet, elle véhicule certaines valeurs culturelles, sociales et
éthiques qui imprègnent l’ambiance dans laquelle nous vivons tous.
6. LA LOI SUR L’EUTHANASIE NE S’APPLIQUERA QUE DANS DES CAS
EXCEPTIONNELS
La loi sur l’euthanasie portera
uniquement sur certains cas limites (projet de loi modéré). C’est pourquoi il
faut continuer à pénaliser l’euthanasie en général.
Réponse : Il est vrai que les partisans
de l’euthanasie affirment haut et fort qu’une telle loi ne serait appliquée que
dans des cas exceptionnels. Et ils présentent à l’opinion publique des cas
particulièrement dramatiques. Ce procédé est aussi naïf que trompeur. La
légalisation de l’euthanasie volontaire constitue la première étape d’un
processus logique inéluctable. Car il ne s’agit pas de résoudre quelques cas
dramatiques, mais d’asseoir une idéologie. Si la vie humaine n’a aucune valeur
intrinsèque, mais seulement relative et subjective, la législation en matière
d’euthanasie ne fera que s’étendre à mesure que la qualité de la vie devra
répondre à des conditions de plus en plus exigeantes. Il suffit d’observer
l’évolution de la pratique de l’euthanasie aux Pays-Bas.
7. LA LOI SUR L’EUTHANASIE NE FERA QU’ENTERINER UNE PRATIQUE DEJA
BIEN ETABLIE
L’euthanasie se pratique déjà
régulièrement, dans la clandestinité et en toute impunité. On ferait donc mieux
de la dépénaliser. De cette façon, on pourrait mieux contrôler les abus. Le
droit doit s’adapter aux faits.
Réponse : Tout d’abord, il faut être
très prudent en matière de données statistiques sur un phénomène qui a lieu
soi-disant dans la clandestinité. En effet, quelles sont les garanties de leur
fiabilité ? D’autre part, la confusion et les malentendus autour de la
notion d’euthanasie exigent d’apporter certaines nuances : on qualifie souvent
d’euthanasie ce qui n’est en fait que l’arrêt d’un traitement désormais
inutile. En outre, le droit ne s’intéresse pas à ce qui se fait, mais à ce
qu’il convient de faire. La
légalisation d’un comportement jusqu’alors punissable amènera les citoyens à
penser que ce comportement est devenu socialement et moralement bon. Cela se
retourne également contre la force obligatoire de la loi elle-même : le
fait qu’une action, encore punissable hier, ne l’est plus aujourd’hui, peut
facilement conduire à relativiser la valeur de la loi.
CONTRADICTIONS ET PARADOXES
Au nom du droit inaliénable
au respect de la dignité individuelle, on veut imposer le droit d’aliéner sa propre vie lorsqu’on juge que
celle-ci n’est plus digne d’être vécue.
L’obligation de respecter l’autonomie du patient peut-elle vraiment
consister en la suppression de cette autonomie ?
Plus une société craint la mort, plus elle est encline à la
provoquer.
Il est curieux que la légalisation de l’euthanasie soit demandée
précisément au moment où la médecine enregistre d’importants progrès, où elle
est plus que jamais en mesure d’assurer le bien-être du patient, où les
techniques de contrôle des symptômes et de la douleur se sont améliorées
considérablement, où les soins palliatifs sont en plein développement et où
tout le monde s’accorde à condamner l’acharnement thérapeutique.
Pourquoi la question de l’euthanasie se pose-t-elle dans des pays
(du riche Occident) où le niveau de vie est tellement supérieur à celui des
autres parties du monde ? Et pourquoi cette même question ne se
pose-t-elle presque jamais en cas de prise en charge palliative ?
Les spécialistes des soins palliatifs affirment que presque toutes
les formes de douleur peuvent être maîtrisées ; les partisans de
l’euthanasie prétendent le contraire. Selon eux, l’euthanasie doit être
légalisée justement pour répondre aux cas de souffrances incontrôlables. On
peut se demander s’il ne faudrait pas renverser le raisonnement : n’est-ce
pas parce qu’on traite un patient avec une mentalité euthanasique qu’on suscite
chez celui-ci – même inconsciemment et sans le vouloir – un désarroi moral qui
ne fait qu’aggraver ses souffrances ?
Les partisans de l’euthanasie invoquent la liberté. N’y a-t-il pas
quelque légèreté à souligner le libre choix du malade en état de détresse
insupportable ? Et quel sera le sort des personnes soumises à diverses
pressions, dues p.ex. à la famille, à des motifs financiers, à un manque de
place dans les hôpitaux, etc. ?
Ne doit-on pas être interpellé par le grand nombre de médecins qui
refusent de pratiquer l’euthanasie ? La raison n’en est-elle pas que
ceux-ci sentent spontanément que donner la mort ne fait pas partie des tâches
de la médecine ? Pourquoi le serment d’Hippocrate condamne-t-il
l’euthanasie ?
Si l’autonomie de l’homme se trouve à la base même du droit à
l’euthanasie, ne doit-on pas alors s’abstenir de tout jugement et respecter les
motifs de toutes les personnes qui souhaitent mettre fin à leurs jours ? Tout
le monde n’est-il pas libre de jauger la qualité de sa vie à l’aune de ses
propres critères ? Quant au suicide, n’est-il pas, lui aussi, une
expression de cette liberté « sacrée » ? Ouvrira-t-on bientôt
des centres d’euthanasie à côté d’institutions de prévention du suicide ?
Est-il logique de militer en faveur de l’abolition de la peine de
mort et de vouloir en même temps légaliser l’euthanasie ?
Une société qui « libère » les personnes gravement malades en leur donnant la mort est une société suicidaire. Nous devons nous opposer à une telle culture de la mort.
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Rédaction :José María Brosa, prêtre
et docteur en philosophie.