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Congélation,
implantation, adoption d'embryons: |
Par le Pr. MATTHEEUWS, sj
Source: Zenit.org ZF06032305, ZF06032408, ZF06032704, ZF06032805
« Condamner l’adoption des embryons, n’est-ce pas incohérent avec le
message de l’Eglise concernant le respect de la vie et son caractère sacré ?
»
Q : Est-il normal et acceptable de congeler des embryons humains ?
P. Mattheeuws : C’est pour augmenter l’efficacité des
diverses techniques de reproduction médicalement assistée que l’on a commencé
à congeler des embryons humains. Cela permet de ne pas « obliger » les femmes
à subir des prélèvement répétés d’ovocytes, au cas où la première
implantation n’aurait pas réussi ou lorsqu’elles désirent une nouvelle fécondation.
Si l’on ne considère ces cellules embryonnaires que comme un matériau
biologique, un embryon potentiel, la congélation ne pose que des problèmes
techniques ou juridiques (à qui appartiennent ces embryons confiés à la
clinique, abandonnés ou oubliés dans un hôpital ?). Par contre, si l’on
considère qu’il faut respecter l’être humain dès sa conception, la congélation
d’embryon est inacceptable. Elle est moralement illicite. En effet, de quel
droit plonger l’enfant embryonnaire dans une « prison de froid » ? Donum
vitae, en 1987, s’exprimait ainsi : « La congélation des embryons, même si
elle est réalisée pour garantir une conservation de l’embryon en vie («
cryoconservation ») constitue une offense au respect dû aux êtres humains,
car elle les expose à de graves risques de mort ou d’atteinte à leur intégrité
; elle les prive au moins temporairement de l’accueil et de la gestation
maternelle, et les place dans une situation susceptible d’offenses et de
manipulations ultérieures » (Intro n°6).
Q : Des couples de plus en plus nombreux, affrontés à la stérilité, ont
recours aux Procréations médicalement assistées. Quelle est leur
responsabilité dans ce domaine ?
P. Mattheeuws : Avant tout, il faut rappeler le caractère
illicite (c’est-à-dire immoral) des procréations médicalement assistées.
Si les parents posent la question de la valeur de leur acte, gardons-nous de les
juger. Mais par contre, il convient d’être vrai et ne pas cacher le caractère
illicite de ce qu’ils ont fait, parfois de bonne foi. Eclairer la conscience
avec délicatesse et amour, c’est toujours respecter la dignité d’autrui.
Ils ont le droit de connaître les conditions bio-médicales qui ont accompagné
leur démarche. Si ces informations ne leur sont pas fournies, ils doivent les
demander. En particulier, quelle est leur responsabilité actuelle vis-à-vis
des enfants embryonnaires congelés qui sont les leurs ? Qu’ont-ils signé ?
Que vont-ils faire de ces enfants embryonnaires congelés ? Les premiers et
derniers responsables sur la terre de leurs enfants embryonnaires, ce sont eux.
Il arrive que dans certaines situations familiales, l’Etat défasse
juridiquement la responsabilité parentale, mais en a-t-il le droit dans ce cas
? Particulièrement à l’origine de l’enfant ? Serait-il le propriétaire
ultime de ces embryons ? Il ne nous semble pas. Les centres de PMA font en général
signer certains documents aux parents. Cette signature est un engagement civil :
il ne correspond pas toujours à la loi inscrite dans les cœurs. Par exemple, même
comme parents, ils ne peuvent pas moralement signer « une décharge totale »
des embryons issus de leur corps et de leurs personnes. Les parents ont à la
fois un « premier droit », mais pas un droit absolu sur leurs enfants. Ainsi
pour les enfants embryonnaires, les parents ne sont pas habilités à les donner
comme des « objets » et à s’en décharger. Il est normal et moralement bon
que les parents de ces embryons prennent soin d’eux. Un lien les unit. Une décision
doit être prise. Elle leur revient. Ils ne peuvent pas se débarrasser de la
responsabilité qu’ils ont prise en concevant ces embryons, même avec
l’aide de médecins.
Q : Mais que peuvent-ils faire alors ?
P. Mattheeuws : L’existence de leurs enfants
embryonnaires est un fait incontournable. S’ils prennent conscience du statut
et de la dignité de ces enfants, il est bon qu’ils fassent tout ce qui est en
leur pouvoir pour les respecter et leur donner la possibilité de continuer à
vivre. Ce qui me paraît décisif pour les parents est le fait suivant :
qu’ils rendent à leurs enfants embryonnaires la dimension du temps et les
sortent de leur état congelé. Il leur revient d’éviter qu’on ajoute un
mal à un autre mal : créer des embryons surnuméraires et les congeler est un
mal, les maintenir dans cet état en est un autre. Prendre la décision de faire
d’eux un matériau pour la science est aussi un mal. Les parents doivent
veiller à protéger la dignité de ces enfants embryonnaires congelés. Ce lien
entre eux et les enfants embryonnaires ne peut pas être dissous. Mais sont-ils
tenus de les implanter tous dans le corps de la maman en vue de les mettre au
monde ? Je ne crois pas que ce soit pour eux une « obligation morale ».
Qu’ils accomplissent « au mieux » leur responsabilité d’engendrement
jusqu’au bout. Qu’ils les confient à la bonté divine après les avoir délivrés
de leur prison de froid.
Q : Qui est interpellé par cette problématique ?
P. Mattheeuws : La question prend une dimension mondiale
car la production et la conservation cryogène d’embryons humains n’est pas
un phénomène localisé. Le nombre d’embryons humains congelés dans le monde
n’est pas connu avec précision, mais il augmente chaque jour et se compte en
effet par milliers. Aux Etats-Unis, on dénombre 400.000 embryons congelés dont
11.000 surnuméraires ne feraient plus l’objet d’un projet parental. En
France, ils seraient 80.000. En Belgique, 24.000. Les questions juridiques,
scientifiques et éthiques ne font que s’amplifier. Pour une conscience
humaine ouverte au respect des origines, la question n’est pas facile à régler.
Q : Vous parlez du respect des origines. Selon vous, quels sont les points
clefs de cette problématique ?
P. Mattheeuws : L’enfant embryonnaire a droit au respect
de ce qu’il est et de ce qu’il peut devenir. Dans l’état de congélation,
il est en dépendance et en souffrance. Son développement est arrêté. On lui
enlève une qualité inhérente à ce qu’il est : son temps, son devenir. Il
court un risque réel de « mourir », en demeurant congelé, en étant décongelé
également. Il est pour ainsi dire « enlevé » à tout univers relationnel et
à tout projet symbolique humain : il pourrait être implanté un jour ; il
pourrait être utilisé comme matériau biologique de recherche ; il pourrait être
« jeté à la poubelle ». Il est dans l’hypothétique. Son statut par nature
« fragile » est fixé dans la fragilité.
Q : Les faits et les chiffres sont là. Que peut-on faire actuellement pour
sauver les embryons congelés ?
P.
Mattheeuws :La
seule possibilité ouverte est l’implantation et la gestation dans l’utérus
d’une femme. Cette possibilité n’assure d’ailleurs pas automatiquement
leur survie. Blessés par la congélation, blessés par la décongélation,
beaucoup d’enfants embryonnaires ne peuvent plus s’implanter et grandir
normalement. L’implantation reste problématique, risquée : l’enfant
embryonnaire congelé peut en mourir. Après l’implantation, la gestation
elle-même n’est pas toujours couronnée de succès. Des projets d’utérus
artificiels (ectogenèse) existent, mais la recherche est peu avancée dans ce
domaine. Une question éthique reste posée sur ces projets eux-mêmes.
Q : Peut-on envisager dès lors l’« adoption » d’enfants embryonnaires
comme une solution éthique ?
P. Mattheeuws :Ethique, c’est-à-dire bonne et licite ?
D’ailleurs peut-on parler vraiment d’adoption au sens strict ? C’est un
problème délicat. Je ne crois pas que ce soit une « réponse » réaliste car
la production et la congélation d’embryons continuent. Elles prennent des
proportions à la fois inhumaines, absurdes et dépassant les initiatives de
protection ou de sauvetage par l’adoption par exemple. Il vaudrait mieux
affronter cette question à la racine. Certains moralistes considèrent
qu’adopter des enfants embryonnaires consiste uniquement à ajouter une pièce
au puzzle complexe et aberrant d’un système qui ne respecte pas l’origine
de la vie humaine. Question délicate d’une coopération matérielle à une
technique qui, en soi, est un moyen non respectueux de l’homme. D’autres
pensent qu’une adoption massive et visible de ces enfants embryonnaires témoignerait
du respect qu’on leur doit et favoriserait à long terme une prise de
conscience du mal qui leur a été fait, et donc du caractère mortifère de ces
diverses techniques. Mais d’autres arguments doivent aussi être considérés
: l’accord commun des époux, le statut du corps de la femme, le droit de
l’embryon à être conçu, porté et mis au monde par sa mère et l’amour de
ses parents…
Q : Pourriez-vous préciser votre position ?
P. Mattheeuws :Distinguons d’abord deux modalités de
l’acte que nous cherchons à qualifier moralement. Pour certains, l’objet de
l’acte consiste à sauver la vie d’un embryon congelé en lui offrant la
possibilité d’une gestation au sein d’un utérus féminin jusqu’à ce
qu’il soit viable. Pour d’autres, l’objet de l’acte consiste en une véritable
adoption d’un enfant embryonnaire : un couple désire adopter dans sa famille
un embryon ou plusieurs embryons congelés, ou plusieurs enfants aux premiers
stades de leur vie. Le mari et la femme (de commun accord) désirent qu’ils
soient portés, mis au monde et accueillis comme leurs propres enfants. Dans le
premier cas, l’acte peut être posé par une femme seule. Dans le deuxième
cas, il s’agit d’un couple que nous supposons marié et stable (une femme
seule pourrait cependant désirer une telle adoption).
Quelques moralistes envisagent donc soit le « sauvetage d’embryon », soit «
l’adoption d’embryon ». Du point de vue de l’embryon, il s’agit
toujours de lui donner une possibilité de poursuivre son développement et donc
son existence sur la terre. Du point de vue du moyen, c’est le corps de la
femme (son utérus) qui est l’instrument de ce sauvetage. Les conditions
personnelles de celle-ci (sa condition de femme, de mère, d’épouse) semblent
peu considérées. Dans l’option de « sauvetage », l’illusion éthique est
profonde : un signe en est que même en dehors du lien conjugal, le corps de la
femme peut servir à ce but.
Q : L’adoption d’embryons n’implique-t-elle pas, au moins de manière
tacite, l’approbation du processus par lequel ces embryons sont venus à la
vie ?
P. Mattheeuws :Non. Au niveau personnel, un couple qui
adopte un enfant issu de la fivete, n’est pas nécessairement complice et
responsable de l’acte qui a permis cette conception. Si un couple adopte un
enfant issu d’un viol, il n’approuve pas pour autant cet acte et n’en est
pas complice. Du point de vue de la conscience personnelle, il est vraiment
possible de distinguer ces actes.
Q : La société et les chrétiens en particulier s’occupent-ils assez de
ces embryons congelés ?
P. Mattheeuws :Je le répète : dès le moment où nous
reconnaissons leur statut d’enfant embryonnaire, nous devons chercher à les
respecter pour ce qu’ils sont. Cette situation est un « appel éthique ».
Tout être humain a une dignité intrinsèque dont il nous faut prendre
conscience et qu’il convient de respecter dans la mesure de nos forces et de
nos moyens. Ce que nous pouvons faire de bon pour ces enfants embryonnaires, par
des moyens licites, nous devons le faire. L’adoption-gestation ne me semble
pas un moyen respectueux. Est-ce d’ailleurs une « adoption » ? Elle ne
rejoint pas la perfection d’un acte moralement bon. L’intention est généreuse,
mais l’objet de l’acte contredit le respect qui est du à tout être humain,
particulièrement à la femme.
Q : Que vient faire cet argument concernant la femme qui s’est proposée généreusement
à adopter ?
P. Mattheeuws :Ne soupçonnons pas l’intention généreuse
de ces femmes ni le désir des couples de faire le bien en adoptant un embryon
congelé. Cependant, il nous faut considérer l’acte en lui-même et pas
seulement la bonne intention. Au-delà de cette intention personnelle, il
convient de réfléchir à la symbolique propre qui y est engagée. N’y a-t-il
pas une « unité insécable » entre la conception et la gestation ? La réflexion
doctrinale de l’Eglise s’est déjà engagée dans cette question. La femme
ne peut accueillir au plus intime d’elle-même le fruit d’une conception qui
n’est pas le fait de son mari et d’elle-même. La maternité de «
substitution » n’est pas moralement licite, nous dit Donum vitae (II A 3).
Elle est contraire « à l’unité du mariage et à la dignité de la procréation
de la personne humaine ».
Q : Mais il ne s’agit pas d’une maternité de substitution, mais bien
plutôt de suppléance : l’enfant d’ailleurs est déjà là, déjà
disponible à être « adopté » et désireux d’être sauvé de la congélation…
P.
Mattheeuws : Il est
vrai que la femme qui « adopte », accueille l’enfant pour le porter et le
mettre au monde. Cet embryon, qui lui est génétiquement étranger parce que «
venant d’ailleurs » ne sera pas « porté » par ou pour une autre femme. Il
est « accueilli » pour lui-même. Il ne s’agit pas identiquement du même
cas que celui d’une mère de « substitution ». Elle n’est pas, au niveau
de l’intention, de ces « mères porteuses » qui portent l’enfant pour une
autre, pour de l’argent, pour un membre de la famille. Mais le terme de «
suppléance » ne doit pas faire illusion et nous tromper sur le caractère «
objectif et personnel » de l’acte d’une femme qui accepte ce type de
maternité. C’est l’enfant issu d’une autre « relation » qu’elle
accepte dans l’intimité de son corps.
La perfection de l’accueil d’un enfant est inscrite au cœur de l’acte
conjugal, dans l’écrin de la fidélité conjugale et de la maternité
responsable. Donum vitae nous dit que tout enfant a droit « à être conçu et
mis au monde dans le mariage et par le mariage » (II,2). Par ailleurs, quand
cette Instruction refuse la maternité de « substitution », elle affirme
qu’est liée à la dignité de l’enfant le droit « d’être conçu, porté,
mis au monde et éduqué par ses propres parents » (II,3 : je souligne). On
pressent l’enjeu moral et le développement théologique quand on note
qu’ici l’Instruction admet aussi une participation du père à la gestation
et à la mise au monde… Cela signifie que les valeurs conjugales et parentales
sont en cause ensemble. A l’horizon de cette problématique se trouve encore
et toujours cette compréhension neuve et exigeante du « lien indissoluble des
deux significations de l’acte conjugal ». Cette exigence morale et
spirituelle n’est pas toujours comprise ni vécue dans l’accueil de
l’enfant. Mais ce qui n’arrive pas dans l’accueil d’un enfant à cause
des événements ou d’un manque de conscience ou d’amour des parents, ne
doit pas être provoqué sous l’apparence d’un bien à obtenir.
Q : L’enjeu ne se situe-t-il pas au niveau de la paternité/maternité,
mais aussi de la signification du terme « procréation » ?
P. Mattheeuws : Selon certains « le respect réciproque
du droit de devenir père et mère seulement l’un par l’autre » (Donum
vitae II A 1) concerne uniquement l’acte de procréer un nouvel être humain.
Cette « loi », disent-ils, mise en évidence par l’Instruction, ne concerne
pas l’accueil dans son foyer d’un enfant qui existe déjà. Il est bien
clair que l’adoption d’un enfant est un acte positif en soi. La question est
de savoir si la méthode « invasive » qui consiste à placer des embryons
congelés dans le corps de la femme peut être qualifiée d’acte d’adoption.
Une comparaison phénoménologique montre que ce n’est pas le cas. La relation
au corps chez la femme (mère) et chez l’homme n’est pas la même.
Qu’est-ce qu’être père et mère sinon coopérer non seulement en son
corps, mais aussi en son cœur, à l’avènement à l’existence d’un être
nouveau, l’accueillir et le porter tel qu’il est pour l’enfanter à la vie
et à la vraie vie ? Si l’on restreint la paternité ou la maternité à un
acte purement ponctuel, on ne rend pas compte de l’ensemble de la tradition
catholique sur le bonum prolis et educationis ou la finis procreationis et
educationis. La maternité engage le corps, non seulement dans l’instant de
l’acte conjugal, mais dans la grossesse, l’enfantement et l’éducation. La
paternité y est associée également de par le lien conjugal. C’est l’unité
du couple, le « une seule chair » (Gn 2,24), qui accueille ensemble le don de
Dieu qu’est tout enfant. L’engagement des parents l’un vis à vis de
l’autre consiste à concevoir, porter, mettre au monde. Cet engagement assume
l’enfant dans la « durée ». On ne peut parler d’adoption, c’est-à-dire
de suppléance parentale, qu’après l’enfantement.
Q : Vous semblez accorder beaucoup d’importance à la femme, à son corps :
sa liberté consciente et désireuse de sauver des enfants congelés ne
peut-elle s’engager dans un tel acte positif ?
P. Mattheeuws : Comment sauver ces enfants ? A quel prix ?
J’entends bien la question. On peut donner sa vie pour autrui et pour Dieu :
la mort alors n’est pas un suicide. Elle est un don de soi qui apparaît nécessaire,
juste et bon. Des situations héroïques ont toujours existé dans la vie des
hommes et dans l’histoire de l’Eglise. Mais ce dont nous discutons, c’est
de la portée d’un acte à promouvoir ou non à l’intérieur de la vie
d’un couple et plus particulièrement de la vie d’une femme. Nous sommes
appelés à prendre soin de notre prochain et à le sauver dans la mesure de nos
moyens : mais toujours par un acte de don de soi qui soit bon, digne et juste.
Adopter des enfants correspond-il à la volonté bonne de Dieu ? Devons-nous
promouvoir cet acte, dire qu’il est moralement « bon » ? Peut-on demander ou
proposer à des femmes le « sacrifice » de porter un enfant embryonnaire pour
le sauver ?
La femme, davantage si elle est mariée, n’a pas un droit absolu sur son
corps. Personne d’entre nous d’ailleurs. Son être est essentiellement
personnel, corps, cœur et esprit. Cette unité personnelle ne peut devenir un
pur « instrument » de « survie pour l’embryon congelé ». Le corps de la
femme, dans son unité personnelle, ne peut être une « solution médicale »
à une question délicate. Je ne suis pas favorable à l’ectogenèse, mais je
note ce paradoxe : tant qu’un « utérus artificiel » n’existe pas, la
rationalité scientifique et la générosité sincère s’accommodent
rapidement ou facilement d’une solution qui « instrumentalise », qu’elle
le veuille ou pas, la femme. Le berceau anthropologique de tout être humain est
l’acte conjugal qui lui permet, dans le phrasé unitif de ses parents,
d’advenir à l’existence et d’y faire ses premiers pas. L’acte conjugal
est le symbole corporel et prégnant de ce qui soutient tout enfant embryonnaire
dans l’être. Le lien de tout enfant embryonnaire avec le corps conjugal de sa
mère, de ses parents, appartient à la dignité de son être. On ne peut le «
remplacer », s’y substituer. Corporellement, la femme qui accueille en elle
un enfant embryonnaire congelé pose un acte qui n’est pas le sien : l’acte
d’une autre, d’un couple. Cet acte n’est pas délégable.
Q : Vous semblez condamner l’adoption des embryons : n’est-ce pas incohérent
avec le message de l’Eglise concernant le respect de la vie et son caractère
sacré ?
P. Mattheeuws :Je
ne condamne personne. J’essaie d’évaluer en raison la signification morale
d’un tel acte et d’en préciser la valeur, sans juger les personnes. Il ne
s’agit pas de condamner les personnes, mais pourquoi faut-il promouvoir une
pratique qui ne soit pas juste ? Pourquoi faut-il chercher des mères de suppléance
sur les sites internet et entrer dans un militantisme peu opportun ? Aux
Etats-Unis, ces programmes sont très développés : l’adoption d’enfants
embryonnaires y est promue dans des sites chrétiens. Elle n’a rien
d’anonyme ni de gratuit. Quel est le sens de cette promotion ?
Notre vie – toute vie humaine – est dans les mains de Dieu. Le caractère
sacré de la vie surgit de la relation immédiate que toute créature a, de fait
et en acte, avec son Créateur. Prendre conscience de ce « sacré » là reste
un impératif moral en toutes circonstances. Mais aucun homme n’est appelé à
se mettre à la place de Dieu et à devenir le sauveur des autres. L’aveu
d’une impuissance humaine n’est pas toujours une « faiblesse » ou un « péché
» ou un « manque de générosité » : il peut être le signe d’une humilité
vraie. Celle qui cherche à trouver la vérité de toute vie et à respecter le
plan de Dieu dans l’histoire. Nous ne sauverons jamais tous les enfants qui
meurent dans le sein de leur mère, ni tous les enfants embryonnaires congelés.
Manifester leur destinée éternelle, c’est montrer le vrai « sacré » de
toute vie personnelle.
Q : Ne faudrait-il pas les laisser dans le froid comme « témoins »
d’options criminelles et absurdes de nos sociétés ?
P. Mattheeuws :J’ai entendu certaines personnalités réfléchir
et prôner cette attitude. Pour ceux et celles qui sont opposés aux méthodes
de procréation assistée, l’accumulation de ces embryons congelés est un
signe de l’absurdité de ces techniques et de ces options éthiques. Garder
les embryons dans le froid, puisque nous sommes dans l’impasse, c’est au
moins « faire mémoire et garder en mémoire » ce qui a été un « non-sens
». Gardons-les comme témoins, nous implorant de ne plus poser les actes qui
sont à l’origine de tels bouleversements et de tels maux. Cette position a
une certaine noblesse. Elle représente, pour certains humanistes ou religieux,
un « appel éthique » adressé à tout homme de bonne volonté et à nos sociétés.
Elle ne me semble pas respecter jusqu’au bout les embryons congelés ni leur
offrir la paix qui leur est due.
Q : Si la porte de l’adoption ne semble ni « bonne » ni à promouvoir,
que peut-on proposer actuellement comme autre solution ?
P. Mattheeuws :Il nous reste à faire le bien possible en
assumant la condition absurde dans laquelle se trouvent ces embryons congelés.
Je conseille de les retirer du « froid » où ils sont emprisonnés, de les
rendre aux conditions temporelles qui sont les leurs, de ne pas utiliser de
moyens disproportionnés pour les sauver (l’enseignement du Magistère au
sujet du refus de l’acharnement thérapeutique acquiert ici une nouvelle
actualité), ou des moyens qui ne respectent ni leur dignité ni la dignité des
personnes désireuses de les aider. Faire cela, ce n’est pas les tuer : il ne
s’agit pas d’une euthanasie, mais du refus de prendre un moyen
disproportionné et inadapté pour tenter de les faire survivre. Ils mourront !
Bien sûr, comme croyants, nous pensons qu’ils passeront à la vraie vie. La
mort leur permettra de rejoindre leur Créateur et leur Sauveur. Laissons ces
enfants rejoindre le cœur de Celui qui est leur Créateur et leur Père.