Pascal de Roubaix
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COURRIER DE LA BOURSE TRIBUNE
LIBRE
A l’attention de
Madame Noval.
…
SUR LA DIGNITE D E L’HOMME
Madame, Monsieur le Député,
Vous allez très bientôt devoir vous prononcer sur une proposition de
loi visant à dépénaliser l’euthanasie. Avant que vous ne preniez votre
décision, je voudrais vous faire remarquer un élément qui, à lui seul, devrait,
je pense, vous inciter à ne pas accepter la proposition telle qu’elle est faite
aujourd’hui.
Il y a maintenant 12 ans que la Belgique s’est dotée d’une
législation dépénalisant partiellement l’avortement. Suivant notre nouvelle
loi, pour qu’une «interruption de grossesse » soit légale, il faut qu’elle
réponde à une série de conditions sévères. Il est donc quantité de cas où ces
conditions ne sont pas rencontrées et où l’avortement est interdit, susceptible
de poursuites et passible de lourdes peines.
Or un fait me frappe : depuis le vote de cette loi, il n’y a
pour ainsi dire plus eu, dans notre pays, de poursuites pour avortement. Comme
si plus personne n’avait jamais transgressé la loi (pourtant complexe et
exigeante).
Posant la question aux plus éminents juristes, je me suis entendu
répondre que, de fait, dans la réalité de tous les jours, il faut bien
constater que l’avortement n’est plus poursuivi. Ce qui s’est passé, c’est que
le rôle de garde-fou, le rôle de barrage tenu par l’ancienne loi a cédé et la
pratique a tout emporté, si bien que la réalité d’aujourd’hui est «de
facto » une liberté complète en matière d’avortement.
Il est évident, il saute aux yeux que la même évolution est, non
seulement probable, mais certaine en matière d’euthanasie, tant les intérêts
matériels en présence risquent de fausser toutes les formes de protection
prévues par le législateur.
La loi pénale (dura lex) a un rôle de barrage, de garde-fou, de
protection de la société. Oublier ce rôle (sed lex), c’est ouvrir la porte aux
abus en oubliant que nul n’aura plus les moyens de la refermer. C’est ce qui
s’est passé pour les bébés à naître qui ne sont plus protégés en Belgique,
c’est ce qui va se passer pour les grands malades et les vieillards, si vous
votez cette loi telle qu’elle. Réfléchissez-y en conscience avant de voter.
Au-delà de cet argument pragmatique, je voudrais, si vous me le
permettez, profiter de cette tribune pour revenir sur le fondement des choses
et analyser avec vous l’argument «philosophique » central qui justifie,
aux yeux de certains, cette large libéralisation de l’euthanasie :
« Le droit de mourir dans la dignité ».
Je crois que cette formule qui, au premier abord, semble marquée au
coin de l’humanisme, contient une extraordinaire réduction des valeurs et, de
la part de certains intellectuels, une malhonnêteté absolue, gravissime.
Voyons un peu le contenu de cette formule sur laquelle repose tout
le projet en voie d’être voté. Qu’est-ce que c’est que cette dignité dans
laquelle nous aurions le droit de mourir ?
Elle semble supposer qu’à un moment de la vie, nous courons tous le
risque de nous retrouver dans une situation qui nous dégrade au point de nous
faire perdre toute estime pour notre vie, toute estime de nous et toute estime
des autres. Au point qu’à ce stade, nous aurions le droit de demander aux
autres de nous supprimer et que les autres aient le droit, si pas le devoir, de
nous obéir.
Pour définir le cœur même de la dignité humaine, le Robert cite
Albert Camus (dont les œuvres ne peuvent pas être soupçonnées de sympathies
obscurantistes !) : « La
seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition ».
Je crois que Camus touche ici à l’essentiel. C’est notre condition de finitude,
d’imperfection, et surtout notre capacité instinctive, biologique, à nous
dépasser sans fin, pour nous améliorer, pour progresser, pour réduire nos
imperfections, c’est cette lutte de toujours, c’est cet effort incessant qui
fondent notre dignité.
C’est en assumant sa faiblesse et en tentant de la dépasser que
l’homme fait preuve de sa dignité. Plus cette tentative est hasardeuse,
risquée, impossible, plus l’homme est faible et désarmé, plus grande est sa
dignité.
Dire à un homme : « Vous êtes trop faible, trop handicapé,
trop abîmé pour encore mériter de vivre », lui laisser se tenir à lui-même
un tel langage, l’aider à agir dans le sens de ce désespoir, c’est tout juste
le contraire que préserver sa dignité. C’est la lui enlever cyniquement parce
que son combat insensé nous dépasse et nous dérange. C’est le réduire, même
consentant, au niveau d’un produit que notre société de consommation rejette
quand il n’est plus comestible.
Une telle conception réductrice de la dignité qui mesure la
condition du souffrant, du malade, du faible, pour qu’il puisse vérifier lui-même
quand il dépassera le seuil au-delà duquel sa vie passe dans le négatif et peut
donc être supprimée, une telle conception nous mène tout droit – qui ne le voit
pas ? – à un eugénisme subtil en ce sens qu’il serait considéré comme
consenti.
Imaginez qu’une telle réduction de la dignité humaine et donc de la
valeur de la vie humaine, se généralise et nous entrons dans un système où la vie d’un homme dépendra de son
poids sur une balance étalonnée par le Pouvoir.
Vous comprenez donc, Madame, Monsieur le Député, que c’est tout
simplement l’eugénisme matérialiste (l’aspect le plus monstrueux de l’idéologie
nazie), qui fonde et justifie en réalité la proposition d’aujourd’hui, alors
qu’elle est présentée comme un droit humaniste à acquérir d’urgence. Ceux qui
la défendent et se proclament «progressistes » ou bien sont aveugles et se
trompent tragiquement (c’est, je crois, la grande majorité), ou bien ils savent
ce qu’ils font et, avec un cynisme pervers, ils trompent honteusement le monde,
et d’abord vous-même, pour arriver à leurs fins.
Je n’ose croire que vous les suivrez dans cette folie.
Pascal
de Roubaix *
Le
14 avril 2002
* Pascal de Roubaix dirige l’Alliance –
www.a-be.org