L’euthanasie : vers de
dangereuses dérives
L’attitude de nos sociétés par
rapport à la vie humaine est en train de changer de façon à la fois rapide et
radicale. Des franges de plus en plus larges de la population estiment que
certaines vies humaines, qu’il s’agisse d’embryons, de fœtus ou de
personnes souffrant de handicap ou de maladies graves, ne méritent plus d’être
respectées et prises en charge en toute circonstance. Certains, comme Mme
Jeaninne Leduc (VLD) et M. Paul Wille (VLD), proposent de fournir un cadre légal
au suicide assisté et d’étendre la dépénalisation de l’euthanasie aux déments
et aux mineurs d’âge. Nous marchons à grands pas vers une banalisation de
l’euthanasie : celle-ci est de plus en plus perçue par le public comme
un acte médical répondant au droit d’un patient à obtenir qu’il soit mis
fin à sa vie.
Remarquons tout d’abord que
l’euthanasie n’est pas un acte médical, même si seul un médecin
peut la pratiquer. L’euthanasie consiste à mettre intentionnellement fin à
la vie d’un patient à sa demande. L’euthanasie n’a donc pas pour objectif
de soigner ou de soulager les souffrances du patient mais – exclusivement –
sa disparition. Un tel acte est contraire au serment d’Hippocrate et à tous
les codes de déontologie médicale, y compris en Belgique. Il est pour le moins
paradoxal qu’un médecin accomplisse, dans l’exercice de sa profession, un
acte contraire à sa promesse solennelle de préserver et de protéger la vie
humaine en toutes circonstances.
L’euthanasie, il faut le rappeler,
transgresse un interdit fondateur de toute civilisation : « Tu ne
tueras point ». La transgression de cet interdit, même dans des
conditions limitées et spécifiques, revient à miner les fondements mêmes de
notre démocratie. Celle-ci se fonde en effet sur le respect de l’autonomie et
de la liberté individuelles. La vie en est une condition indispensable ainsi
que le soulignent avec force des philosophes contemporains comme Jürgen
Habermas et Leon Kass, en accord avec toutes les grandes traditions religieuses,
chrétienne, juive, musulmane et bouddhiste.
Dans cette perspective du respect de la
vie humaine, la loi actuelle suscite de graves inquiétudes. A fortiori,
tout assouplissement ou élargissement de la loi actuelle, en particulier aux
mineurs d’âge et aux déments ne saurait être acceptée. Elle serait un pas
de plus vers une banalisation de l’euthanasie et l’accoutumance de notre
société à l’idée qu’il existe des vies humaines qui ne valent pas la
peine d’être vécues, des vies qui ont dès lors moins de valeur que
d’autres vies qui répondent à certains critères de qualité. La vie de tout
être humain quel que soit son état de santé, de handicap ou de souffrance
conserve toute sa dignité et doit être respectée. Ceci implique que notre
société, dans son ensemble et dans un esprit de solidarité, est tenue de
prendre en charge de façon humaine et responsable tous ceux qui se trouvent
dans une situation de grande détresse.
L’euthanasie,
il importe d’y insister, n’est pas un droit subjectif : si un
patient a le droit de demander l’euthanasie, il n’a pas droit à voir cette
demande satisfaite. Si l’euthanasie était considérée comme un droit
subjectif, ceci impliquerait l’obligation pour un médecin ou une
institution d’accéder à toute demande d’euthanasie, dans les conditions prévues
par le législateur. Comme l’euthanasie n’est pas un droit subjectif,
l’application de la loi actuelle ne saurait être interprétée comme une
obligation d’accéder à une demande d’euthanasie. Un médecin ou une
institution qui refusent de pratiquer l’euthanasie n’enfreignent forcément
pas la loi, de la même manière que quelqu’un qui ne conduit pas n’enfreint
pas le code de la route.
Toute
personne, si elle le souhaite, doit pouvoir être accueillie dans une
institution qui offre la garantie de ne pas pratiquer l’euthanasie. Pour cela
il faut que de telles institutions puissent continuer à exister. Dans ces
institutions, on mettra nécessairement tout en oeuvre pour soulager les
souffrances et fournir un accompagnement médical, affectif et spirituel adéquat.
Il serait inadmissible que des pressions financières, voire morales, soient
exercées sur des médecins ou des institutions pour les forcer à pratiquer
l’euthanasie, un acte qui, encore une fois, n’est pas un acte médical et ne
saurait être conçu comme s’inscrivant dans le cadre ou le prolongement des
soins palliatifs.
Le
respect des patients implique qu’ils aient accès à une information correcte
et complète de la part des médecins et des institutions de soins. Celles-ci
ont le devoir de faire savoir clairement et publiquement si elles accèdent ou
non aux demandes d’euthanasie. Elles doivent également faire connaître les
dispositions prises en matière de projet thérapeutique, de soins palliatifs et
d’accompagnement des malades en fin de vie ainsi que les procédures suivies
lors d’une demande d’euthanasie. Dans un domaine aussi important, la plus
grande transparence s’impose.
L’euthanasie
ne saurait en aucun cas être considérée comme un moyen de supprimer la
douleur et d’éviter la prise en charge des patients en fin de vie. L’expérience
nous montre que non seulement des soins médicaux appropriés, mais aussi l’écoute
et l’amour témoignés par l’entourage du malade, suppriment presque toutes
les demandes d’euthanasie. Les soins palliatifs, c’est-à-dire les soins de
confort et de soulagement de la douleur en fin de vie, de même que l’écoute
et l’accompagnement psychologique des patients, doivent être développés
avec le soutien des pouvoirs publics, et cela dans toutes les institutions.
Prenons conscience de nos responsabilités sur les plans individuel, familial et
collectif vis-à-vis des personnes en proie à des souffrances insupportables :
c’est par l’attention et les soins prodigués que nous répondrons de façon
véritablement humaine à leurs attentes et non en mettant fin à leur vie.
Thierry
de Barsy (médecin, professeur UCL), Olivier Depré (philosophe, professeur
UCL), Mia De Schamphelaere (sénateur CD&V), Philippe de Diesbach
(biologiste, chargé de recherche FNRS-UCL), Herman De Dijn (philosophe,
professeur KULeuven), André Geubel (médecin, professeur UCL), Michel Ghins
(philosophe, professeur UCL), Fernand Keuleneer (avocat, membre suppléant de la
commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie),
Chantal Lefebvre (médecin, professeur UCL), Wilfried Martens (président du
parti populaire européen, ministre d’état), Hugo Vandenberghe (sénateur
CD&V, professeur KULeuven), Fernand Van Neste (membre de la commission fédérale
de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie), Herman Van Rompuy (ministre
d’état).